Billets récents

<< >>

« Philosophy and other disciplines », de Sven Ove Hansson | Compte-rendu de lecture

par Anthony Voisard, Université de Sherbrooke Ce compte rendu de lecture vise à dresser un portrait de l’article Philosophy and other disciplines (2008) écrit par

Se mordre la langue

Une des grandes affaires humaines est de se comprendre et d’être compris. Elle en devient si grande, grosse et impérative que cette entreprise l’emporte sur

Sous les robes de Diogène

Philosophie et mode feront-ils jamais bon ménage? La meilleure histoire que je connaisse à ce propos est celle des Cyniques. Aucune autre race de philosophes

Talents cachés vieux comme le monde

Hier et aujourd’hui, j’ai eu l’occasion de faire une expérience intéressante. Hier, 7 novembre, s’est tenu un café philosophique autour de la question : «

Pourquoi je n’ai pas la chance d’être alternatif comme tout le monde

Un jour, je me suis fait dire que les écoles alternatives étaient extraordinaires pour le développement des enfants, mais que cela ne nous intéresserait peut-être

« Philosophy and other disciplines », de Sven Ove Hansson | Compte-rendu de lecture

par Anthony Voisard, Université de Sherbrooke

Ce compte rendu de lecture vise à dresser un portrait de l’article Philosophy and other disciplines (2008) écrit par le philosophe Suédois Sven Ove Hansson. Il s’agit dans ce texte d’expliciter la relation qu’entretient, ou que devrait entretenir, la philosophie avec les autres disciplines et de traiter de son apport, non seulement pour le développement de son champ d’expertise, mais aussi pour une variété de disciplines la côtoyant de près ou de loin.

Sans formuler de problématique précise, l’auteur de cet article cherche à examiner le chantier de l’interdisciplinarité en philosophie, ce qui me paraît éclairant dans le contexte de philosophie pratique qui est le nôtre. Il soulève certaines thématiques de recherche que je regrouperai ainsi pour l’exercice de cette lecture : la place de la philosophie et des autres domaines du savoir; les frontières disciplinaires de la philosophie; le rôle de la philosophie dans les entreprises de coopérations interdisciplinaires. Quelques conclusions générales pourront être tirées quant à l’intérêt de la philosophie pour la recherche universitaire et, dans une plus large mesure, pour la vie en société.

La place de la philosophie et des autres domaines du savoir

Le terme “science” a longtemps fait référence à une recherche de connaissances systématiques sur les choses du monde, ou plus exactement, à une discipline identifiant les lois et les principes expliquant les phénomènes naturels. À ses débuts, l’entreprise scientifique était associée à l’investigation philosophique. Je pense par exemple à la représentation métaphysique du monde telle que conçue dans les grands systèmes philosophiques, de Platon à Kant, en passant par Aristote, Thomas d’Aquin et René Descartes.

À partir du 19e siècle, la science s’est graduellement limitée aux domaines du savoir relevant des sciences naturelles, en y ajoutant de nos jours les disciplines des sciences sociales et humaines, ainsi que d’autres disciplines comme celles étudiant le comportement humain. En d’autres langues, comme l’allemand, une classification plus inclusive est d’usage pour désigner le domaine du savoir (wissenschaften), ce qui est moins le cas pour la langue anglaise excluant les humanities de la science. La notion de “science” semble en effet être un construit socioculturel; elle ne se réduit pas à quelques principes épistémologiques, mais est également, et peut-être surtout, formée par une variété de contingences historiques, culturelles et institutionnelles, ajouterai-je.

La question de la relation entre philosophie et science est donc sujette à une variété d’interprétations pouvant être déclinées en au moins trois postures distinctes selon Hansson : la philosophie comme protoscience, elle est alors considérée comme un moment préliminaire à la discussion scientifique; la philosophie comme discipline scientifique en elle-même, cela est soutenu notamment dans le sillage de Curt John Ducasse (1941); la philosophie comme discipline scientifique en partie seulement. Selon cette dernière interprétation, il y aurait une ligne à tracer entre une philosophie spéculative, ou non scientifique, et une philosophie scientifique.

Dans le sillage de cette division, la philosophie (scientifique) s’intéresserait à construire une théorie épistémologique en prenant appui sur une méthode d’analyse des résultats scientifiques adaptée à l’état actuel des connaissances. Cette posture philosophique ne viserait pas à découvrir des vérités universelles comme le fait la philosophie spéculative, elle chercherait plutôt à élaborer une connaissance fiable à partir d’hypothèses scientifiques assujetties à un critère de réfutabilité. La philosophie, tout comme les autres disciplines qui sont parties prenantes de la communauté des savoirs, doit tenir compte des avancées de la connaissance en raison de l’interdépendance disciplinaire inhérente à la science telle que nous la faisons aujourd’hui.

“Philosophers have philosophized successfully on natural or social phenomena only when they have made use of the systematic knowledge about these phenomena obtained in other disciplines. The philosophy of time and space was revolutionnized by relativity theory, the philosophy of sense perception by psychology and physiology, and so on.” (Hansson, 2008 p. 475)

Et comme ajoute Hansson “Being a member of this community of disciplines is a matter of both giving and taking.” (2008, p. 475) Nous pouvons nous attendre à ce que la philosophie porte une attention particulière aux contributions d’autres disciplines (écologie, biologie, physique, mathématique, anthropologie, sociologie, etc.), comme ces autres disciplines devraient s’intéresser à l’apport des philosophes aux problèmes donnés par-delà les seules démarcations disciplinaires.

Les frontières disciplinaires de la philosophie

Il est sans doute raisonnable d’affirmer que ce qui délimite le champ de la philosophie est à la fois une question de matière et de méthode.

En effet, la philosophie se subdivise en différentes branches, comme par exemple : la métaphysique, l’esthétique, l’éthique, la logique, l’épistémologie, etc. De la même manière, d’autres disciplines, telle la physique, peuvent se subdiviser en une variété de champs de spécialisation : l’optique, la mécanique, la physique subatomique, etc. D’un autre côté, la philosophie peut également se définir par ses méthodes particulières : l’analyse formelle ou non formelle de la validité d’arguments, la clarification des concepts, l’accompagnement dialogique et la précision d’idées.

Malgré ces deux types de délimitation, il demeure toutefois difficile de tracer les frontières départageant le vaste domaine de la philosophie des autres disciplines desquelles elle se nourrit et vice-versa. N’en déplaise à certains philosophes contemplatifs préférant ignorer les développements empiriques réalisés dans d’autres disciplines, ces dernières contribuent à fournir à la philosophie de nouvelles perspectives et de nouveaux problèmes à résoudre. De la même façon, les changements sociétaux tendent à provoquer des modifications pour l’objet philosophique et sa méthode d’analyse.

“It is easy to give examples of developments in the previous century that had a deep influence on philosophy: the emergence of democracy, the Holocaust, nuclear weapons, computers, environmental pollution, neurobiology, biotechnology, and so on.” (Hansson, 2008 p. 478)

Ces transformations dans le paysage philosophique lui assure de conserver sa pertinence, et sa crédibilité sans doute, au sein de la communauté des savoirs disciplinaires qui elle aussi s’adapte en prenant connaissance des nouveaux défis qui émergent de nos sociétés.

La philosophie dans les entreprises de coopérations interdisciplinaires

Dans une démarche de coopération entre la philosophie et d’autres disciplines, deux approches principales semblent se dégager : la philosophie de disciplines et la philosophie avec des disciplines.

La première approche serait la façon la plus courante de collaborer avec d’autres disciplines en philosophie. Nous n’avons qu’à penser aux nombreuses philosophies de disciplines particulières qu’un étudiant peut rencontrer tout au long de son cursus académique : philosophie de la biologie, philosophie de l’écologie, philosophie de la physique, philosophie du droit, philosophie de la littérature, philosophie de l’économie. Cette façon de faire de la philosophie consiste en une analyse des théories de la biologie, de l’économie, de l’écologie, etc. à partir des méthodes de la philosophie dans le but de contribuer à l’avancement de ces différentes disciplines qui sont ici les objets d’études du philosophe.

La seconde approche consiste en une opération de co-construction entre la philosophie avec d’autres disciplines. Selon l’exemple de Hansson en philosophie de l’économie :

“Philosophers who are active in this interdisciplinary area conduct philosophy with economists. They are participants in, not (mere) observers of, the progress of economic theory. Interestingly enough, they do not typically call themselves « philosophers of economics. » The phrase « philosophy of » does not adequately reflect their deep involvement in economic research.” (Hansson, 2008 p. 479)

Certes exigeante, cette opération de recherche nécessite soit une maîtrise complète des différentes disciplines impliquées, soit un effort conjoint de parties prenantes à la co-construction disciplinaires ou un amalgame de ces deux approches. Lorsqu’il est question de faire de la philosophie avec d’autres disciplines, les délimitations disciplinaires sont sans doute moins importantes que la résolution de problèmes d’intérêt commun. Cette ouverture au-delà et entre les disciplines se situe dans une perspective de transdisciplinarité qui peut être une caractéristique de la philosophie pratique : une interpénétration de la philosophie avec d’autres disciplines. Nous pourrions par exemple penser à la construction de ponts entre la philosophie, les sciences de l’environnement et la gestion humaine du climat afin d’articuler une éthique contribuant au développement d’outils d’adaptation aux changements climatiques. À ce jour, ce problème demeure négligé par la communauté philosophique en raison notamment de sa complexité et de son caractère hautement interdisciplinaire (Gardiner, 2010), et ce, malgré son importance pour nos sociétés et les écosystèmes scientifiques plus généralement.

Un survol de la relation de la philosophie et d’autres disciplines

Cette lecture de l’article Philosophy and other disciplines de Sven Ove Hansson nous a permis de survoler quelques thématiques de recherches en lien avec la relation de la philosophie et d’autres disciplines. D’abord, il était question d’examiner la place de la philosophie au sein de la science. Nous avons vu notamment, trois interprétations du rapport entre science et philosophie : la philosophie comme protoscience; la philosophie comme science; la philosophie comme science en certaines parties (scientifique/spéculative). Dans un deuxième temps, nous avons éclairé les délimitations en mouvement de la philosophie à partir des méthodes et des sujets qui lui sont propres. Enfin, nous avons discuté de la pertinence, et de l’enrichissement mutuel pour la philosophie et d’autres disciplines, des entreprises de coopérations interdisciplinaires, voire transdisciplinaires. Il me semble aussi que l’apport de la philosophie ne se réduit pas à sa seule contribution à la recherche académique. Sa participation aux débats publics peut fournir des outils de clarification, d’argumentation, de délibération et de prise de décision pour la résolution de problèmes sociaux demandant une attention particulière. Comme dit Hansson (2008, p. 482), la capacité de la philosophie à contribuer à l’élucidation de problèmes sociaux dépend, non pas seulement de la pertinence de ses méthodes et de ses potentialités disciplinaires, mais aussi, et peut-être surtout, de ses collaborations avec les autres savoirs.

Bibliographie

DUCASSE, C. J. (1941). Philosophy as a Science: Its Matter and Its Method. New York, Oskar Piest.

GARDINER, Stephen M. et al., eds. (2010). Climate Ethics: Essentials Readings, New York, Oxford University Press.

HANSSON, Sven Ove (2008). « Philosophy and other disciplines », Metaphilosophy, vol. 39, nº4-5, p. 472-483.

SIVIL, Richard Charlton (2009). « Understanding Philosophical Counseling », South African Journal of Philosophy, vol. 28, nº2, p. 199-209.

Se mordre la langue

Une des grandes affaires humaines est de se comprendre et d’être compris. Elle en devient si grande, grosse et impérative que cette entreprise l’emporte sur toute autre raison, dès lors que la colère, la haine et la vengeance importent plus que d’être compris.

Pour se comprendre et être compris, l’humaine bête demande souvent qu’un autre se taise. La chose se comprend pour qui veut, propre à sa belle nature humaine, jouer le jeu de la discussion. Il faut demander le silence pour se faire entendre. « Taisons-nous pour qu’on l’écoute! » Et surtout donner la chance à tous de comprendre.

Mais une balle n’a jamais débouché les oreilles de personne.

***

Une des plus belles histoires de Noël remonte à deux ans. Nous sommes en 2013 et Tombouctou vient d’être libéré.

Des Mosquées avaient été profanées. La question revenait encore. Le produit de l’art humain doit-il disparaître au nom de la loi divine? Si l’on efface notre mémoire, à quoi bon chercher à connaître?

Moins connue comme histoire, celle de la communauté des conservateurs de bibliothèque, des philologues et des bibliographes qui retenait son souffle depuis que Tombouctou était tombée.

http://fs9.formsite.com/westafricanresearchassociation/TIMBUKTU

Pour ramasser le tout en une histoire efficace, je traduis un reportage du NY Times (3 février 2013), de Scott Sayare.

« Quand le danger était à ses portes, Ali Imam Ben Essayouti savait exactement ce qu’il avait à faire. Les délicats manuscrits, sans reliure, du 14e siècle préservés dans la Mosquée qu’il dirige avaient déjà survécu dans la légendaire cité de Tombouctou. Il n’allait pas laisser les derniers envahisseurs, nationalistes touaregs et jihadistes venus de toute la région, les détruire sur-le-champ.

Il les a enveloppés dans des sacs, empilés avec précaution dans des caisses de bois, et déplacés dans une cache connue de lui seul.

[...]

« Dans ces manuscrits, vous pouvez trouver mention de chaque forme de connaissance, dit Essayouti. Ils traitent de tous les sujets possibles et imaginables. »

Irina Bakova [alors directrice générale de l’Unesco] explique : «  ce sont les annales de l’Âge d’or de l’Empire malien ». « C’est un miracle que ces choses aient survécu aussi longtemps », ajoute Essayouti.

On doit leur sauvegarde à l’habitude qu’ont les familles de Tombouctou de cacher les choses de valeur en les enterrant dans le désert dès que le danger se fait pressentir.

Konaté Alpha avait en sa possession une collection d’environ 3000 manuscrits depuis des générations, et lorsque les Islamistes sont entrés dans la ville, il a annoncé que la famille devait se réunir.

« Nous devons trouver un moyen de mettre ces manuscrits en lieu sûr », a-t-il dit à son père et à ses frères.

Il connaissait par cœur les recoins où les habitants de la ville avaient mis à l’abri leurs précieux manuscrits. Dix ans auparavant, en élargissant le lotissement familial, il avait trouvé une cache pleine de manuscrits.

« Les propriétaires de la maison les avaient si bien cachés qu’ils les ont oubliés », a-t-il ajouté en haussant les épaules.

Il a pris toute la collection de la famille et s’est assuré de la mettre bien à l’abri. Il n’a pas voulu en préciser l’endroit.

Lorsque les jihadistes sont arrivés à l’Institut Ahmed Baba, construit  quelques années auparavant [2009], au moyen d’un financement de la France et de l’Afrique du Sud dans l’effort de conserver les manuscrits, les responsables de l’Institut leur ont dit qu’il s’agissait d’une institution musulmane qui méritait leur protection.

« L’un d’entre eux a donné son numéro de téléphone portable au gardien en lui disant ‘si quelqu’un vient t’embêter, appelle à ce numéro et je me déplacerai’ ».

Mais les responsables de la bibliothèque ont commencé à craindre que les Islamistes apprennent un jour que leur institution était financée par les États-Unis. Ainsi, en août [2012], ils ont décidé de déménager leur collection entière [...].

M. Cissé, directeur intérimaire de la bibliothèque explique : « nous les avons transportés en petite quantité afin de ne pas éveiller les soupçons ». Pour en assurer la sauvegarde, ils ont été envoyés à Mopti avec Bamako pour destination finale.

[Voir dans le Washington Post du 26 mai 2013 comment une partie des manuscrits est passé à dos d’âne à travers les portes de la ville.]

La suite de l’histoire montre que leurs craintes avaient lieu d’être. Dans le chaos des derniers jours d’occupation par les Jihadistes, l’état des choses avait changé. Un groupe de militants sont entrés dans la bibliothèque et se sont mis à brûler tout ce qu’ils pouvaient trouver. Par chance, ils n’ont pu mettre la main que sur une petite portion de la collection [5%]. »

Ces personnes ont risqué leur vie pour conserver ces textes. Leur nom devrait passer le test de l’histoire. Le texte n’a pas de prix. Et pourtant combien de pièces brûlées depuis que les humains ont pris l’habitude de noter ce qui importe?

Pour continuer, voir :
http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/02/07/les-manuscrits-sauves-de-tombouctou_1828672_3246.html

***

Histoire de philosophe (avant d’aller se coucher)

Il y a une histoire qui court dans les mémoires embrouillées de la philosophie antique. Au moins deux ou trois sages seraient morts en refusant de parler.

L’un d’entre eux se nomme Zénon d’Élée, celui des paradoxes. Confronté à un tyran lui demandant qui conspirait contre lui, il aurait approché de son oreille, pour ne le dire qu’à lui, et en aurait profité pour la prendre en pleine bouche, la mordant jusqu’à s’en emparer. Belle fin pour un sophiste!

D’autres ont préféré avaler leur langue plutôt que de parler. Ou casser une dose de cyanure. D’autres encore ont été réduits au silence, d’une manière ou d’une autre. Ces derniers sont, certainement, les plus nombreux mais pas les moins braves.

Perspectives pragmatistes sur la philosophie pratique

(Par Emmanuelle Marceau, doctorante)

Dans le cadre de la conférence intitulée Philosophique pratique : perspective pragmatiste présentée dans le cycle des conférences du doctorat de philosophie pratique, Georges A. Legault, impliqué depuis les années 90 dans le développement de l’éthique appliquée, propose une réflexion qui situe la philosophie pratique à l’intérieur de son contexte philosophique, soit plus précisément près du champ de la philosophie des sciences et de la philosophie du langage. Il présente la philosophie pratique comme une expression, c’est-à-dire «une analyse conceptuelle qui recherche la signification la plus précise compte tenu de la variabilité des usages linguistiques», et non un concept.

Legault brosse une historique des différents usages de la philosophie pratique depuis l’Antiquité et reconnaît le caractère plurivoque de cette expression. Il situe la philosophie pratique dans le contexte du tournant linguistique de la philosophie du langage et de la communication. Il regarde la philosophie tel qu’elle «s’inscrit dans des pratiques humaines». Pour lui, la philosophie pratique repose sur le pragmatisme, tant épistémologique (Dewey) que linguistique.

Selon la perspective pragmatique adoptée par le conférencier, l’énoncé ne prend sens qu’au sein de son contexte d’énonciation. Par conséquent, la prise de décision demeure indissociable du contexte dans lequel elle s’inscrit. Ainsi, l’action répond nécessairement à un contexte spécifique et singulier: une personne parvient à motiver une décision en s’appuyant sur ses connaissances qu’elle cherche à rendre explicite dans une action donnée. Bref, le pragmatisme envisage la théorie dans l’action et la prise de décision devient une réelle pratique réflexive.

Au terme de sa conférence, ce spécialiste actif auprès des instances privées et gouvernementales qualifie la philosophie pratique d’«intervention philosophique». L’intervention comporte essentiellement l’accompagnement des personnes selon une démarche d’élucidation collective et de pratique réflexive marquée par le dialogue. En somme, la philosophie pratique demeure ancrée dans la pratique, à défaut de quoi, elle perd sa raison d’être, soit celle d’identifier des solutions aux insuffisances des pratiques sociales.

Aux origines du pragmatisme : John Dewey et les défis éthiques de l’éducation

(Par Rémi Robert, doctorant)

Aux origines du pragmatisme : John Dewey et les défis éthiques de l’éducation

L’œuvre du philosophe américain John Dewey (1859-1952) aborde la problématique de l’éducation morale par l’entremise du concept d’«expérience» qu’il définit de façon détaillée dans son livre Éducation et société publié en 1899. Ce livre suscite la question suivante : y a-t-il une continuité entre l’organisation scolaire et académique permettant aux étudiants de développer des aptitudes et des connaissances adéquates pour réfléchir la citoyenneté? Autrement dit, comment les étudiants peuvent-ils apprendre sans mémoriser machinalement ce qui leur est enseigné? C’est-à-dire comment l’éducation à l’éthique est-elle possible sans se résumer à l’exposé des règles et des normes qui s’expriment dans nos comportements?

Premièrement, l’expérience se définit concrètement par un ensemble de relations situationnelles et d’actions interactives entre un être humain pris dans sa totalité et son environnement naturel et culturel. Cette expérience représente une situation où l’être humain a, d’une part, à subir l’environnement et, d’autre part, à le connaître pour mieux planifier son action. Il s’agit d’un exercice de confrontation où l’individu s’approprie le problème auquel il doit faire face en déployant des solutions adaptées, constructives et judicieuses. Le but est de mobiliser ses capacités, ses aptitudes et son intelligence.

Cette notion d’expérience est une situation de transaction entre l’homme et son milieu. C’est précisément cette situation qui représente le critère de vérité, qui est toujours à refaire, à renouveler et constitue le point de jonction existentiel entre l’homme et son monde. Selon Dewey la fin n’est jamais absolutisée car l’expérience anticipée et vécue est toujours à refaire, à renouveler : la concrétisation d’un projet doit en amener un autre; pour ce faire la philosophie doit détecter, éclairer, clarifier l’expérience que l’homme anticipe de concrétiser; l’individu n’est pas la créature d’un seul projet, d’une seule ambition. Il est une fin projetée.

De plus, l’expérience est un processus durable où la conscience ne cesse d’être présente, vivante et agissante; c’est une situation de transaction entre l’environnement qui soutient l’homme et l’être humain qui modifie continuellement l’environnement; elle permet de donner des significations au monde et donner à l’être humain la possibilité de se définir comme personne. Dewey affirme que l’«enquête» est situationnelle, elle détermine la ou les «fins-en-vue». Ces fins ne sont jamais prises comme des absolus; elles appellent au renouvellement. La solution d’un problème est donc toujours «solution-en-vue». L’homme se construit dans la continuité puisqu’il ne peut connaître sa fin absolutisée.

Finalement, Dewey définit l’éducation comme un processus de vie personnelle en continuité avec la vie sociale. C’est parce que la continuité sociale est menacée que l’individu prend conscience d’être un sujet social, autonome et responsable envers les autres. Ainsi, pour le philosophe, penser, c’est reconstruire. L’homme doit utiliser et réutiliser les connaissances qu’il adapte à la situation à laquelle il se confronte, et l’école doit permettre de construire les connaissances et contextualiser chaque individu dans un milieu culturel.

Le pragmatisme de John Dewey défend l’idée que la mémorisation des apprentissages n’est pas l’approche à préconiser à l’école. En construisant ses connaissances et son jugement critique, l’apprenant ne peut se camper dans le béhaviorisme et sa relation mécanique entre la situation et le comportement approprié, puisqu’il a toujours besoin d’adapter ses connaissances en fonction du milieu ou de la situation qui se présente à lui. C’est, avant de poser la question de savoir ce que nous faisons, poser celle de ce que nous apprenons.

De manière succincte, la citoyenneté responsable est l’action commise ou justifiée en fonction du rôle que l’individu revendique d’incarner, non pas l’application machinale d’une théorie abstraite.

La subjectivation des modèles responsabilisant et l’émergence de l’état réseau

(Par Marie Dautriche, doctorante)

Docteur en sciences sociales, Jean-Louis Genard enseigne la sociologie à l’Université libre de Bruxelles. Sa sociologie de l’éthique, influencée par les travaux entre autres de Habermas, Weber, Bourdieu, et Crozier, s’est intéressée au principe de responsabilité tel que thématisé dans la tradition de la pensée moderne (La Grammaire de la Responsabilité, coll. Humanités, Les Éditions du Cerf, Paris, 1999).

Lors de sa participation au séminaire de philosophie pratique, Jean-Louis Genard est intervenu en tant que philosophe et sociologue s’interrogeant sur la notion de responsabilité comme catégorie de l’éthique.

Comment un sociologue peut-il comprendre la notion de responsabilité? La responsabilité peut-elle nous aider à comprendre les actes et événements contemporains qui arrivent dans nos configurations sociales et si oui dans quelle mesure?  Autrement dit, demander ce qu’il se passe aurait-il à voir  avec la responsabilité et comment peut-on dès lors la comprendre du point de vue de la recherche académique en sciences humaines et sociales?

Plusieurs réponses à la question «que se passe-t-il» ont historiquement et culturellement été apportées avant que la responsabilité comprise comme composante essentielle du sujet agissant libre et rationnel ne vienne leur subvenir sur la scène de l’agir humain. Bien qu’elle s’impose comme caractéristique centrale de notre culture depuis l’affirmation kantienne de l’homme comme doublet empirico-trascendantal, à la fois libre et déterminé, actif et passif, aujourd’hui encore demeurent des controverses quant à l’interprétation à donner à ce qui arrive et qui mettent en tension la responsabilité avec des modèles concurrents.

Plusieurs interprétations peuvent se faire valoir quant à ce qui arrive, le destin, le déterminisme astral, l’accident, l’inconscient, ou même encore le caractère, sont autant de réponses possible à ce qu’il se passe. Entre animisme, totémisme, et associationisme (voir la typologie des interprétations responsabilisantes et déresponsabilisantes de l’anthropologue Philippe De Scola dans Par Delà Nature et Culture), seul le présupposé responsabilisant accorde autonomie, liberté et responsabilité au sujet dans l’action.

Dire que quelqu’un est responsable, c’est admettre un part de liberté aux acteurs et reconnaître qu’il y a une prétention à la validité rationnalisante. Ainsi, l’interprétant responsabilisant vient s’opposer aux interprétations de type déresponsabilisantes telles que les lois du marché, la providence, ou encore l’astrologie et la religion. Il vient alimenter le domaine théorique de l’agir humain en tension entre liberté et déterminisme, de telle sorte qu’au questionnement anthropologique de savoir si nous sommes libres ou déterminés, l’interprétant responsabilisant ne répond pas de façon disjonctive (nous serions l’un ou l’autre) mais conjonctive (nous sommes à la fois l’un et l’autre).

Évaluer la responsabilité de l’homme comme doublet empirico-transcendental à la lumière d’une grille d’analyse anthropologique de nature conjonctive permet de saisir l’homme agissant dans toute sa tension interne et rendue intelligible par un recours à la sémantique de la fragilité et de la résilience qu’utilise Jean-Louis Génard.  L’homme est un être à la fois fragile et vulnérable,  résilient et autonome en puissance.

C’est sur la base de cette analyse que l’auteur bâtit le pont entre la responsabilité et la caractéristique structurante des modalités grammaticales de la notion pour appuyer l’idée d’une montée des impératifs sociaux de l’action toujours plus responsabilisants. C’est parce qu’il est à la fois fragile et résilient que l’homme est responsable et que les dispositifs de l’action publique ont, selon l’accentuation interne accordée à l’une ou l’autre des deux notions, successivement mis en place des systèmes d’intervention sociale de nature différenciée et évoluant vers une subjectivation grandissante des modèles. Loin devant les modalités virtualisantes du devoir et du vouloir, loin devant les modalités réalisantes de l’être et du faire, ce sont les modalités actualisantes du pouvoir et du savoir qui sont privilégiées aujourd’hui et qui structurent l’espace social de l’agir humain.

Éloignés ainsi du pouvoir faire ce qu’on doit vouloir de Montesquieu, c’est désormais le vouloir faire ce qu’on doit pouvoir qui imprègne nos intuitions morales et structure les dispositifs de l’action humaine en mettant l’accent sur les compétences et les capacités de chaque sujet agissant.

Ainsi après l’état social déresponsabilisant de l’égalité pour tous, et après l’état libéral de la surresponsabilisation de l’homme concurrent et compétiteur, c’est l’état réseau de l’équité qui individualise, subjectivise et développe des diagnostiques personnalisées pour l’empowerment de chacun qui, selon le sociologue, s’impose comme modèle dominant pour l’action publique.

À travers sa lecture à la fois historique, culturelle, philosophique et sociologique de la notion de responsabilité, Jean-Louis Genard fournit à son lecteur une grille d’analyse anthropologique efficace pour comprendre les structures de nos dispositifs systémiques contemporains au sein desquels les discours et pratiques de la responsabilité cherchent aujourd’hui leurs voies.