Compte rendu d'événements Divers

Talents cachés vieux comme le monde

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« Merry Company », Gerard van Honthorst, 1623, huile sur canevas, Wikimedia common. 

Hier et aujourd’hui, j’ai eu l’occasion de faire une expérience intéressante. Hier, 7 novembre, s’est tenu un café philosophique autour de la question : « la philosophie interprète le monde, mais peut-elle aussi le changer? ». Et aujourd’hui, je reviens d’une autre discussion, cette fois dans un centre artistique, autour d’une œuvre engagée et engageante. Vivre en dix leçons faciles : des vidéos montrant des femmes, qui expliquent comment elles réussissent dans ce qu’elles font, à savoir vivre dans la rue.

Le philosophe, l’interprétation et la transformation
Au cours de la première discussion, il m’a semblé que l’intention de transformer le monde et son interprétation philosophique ne peuvent être dissociées. La présentation d’André Duhamel lors de ce café philosophique avait montré que la raison, la pensée, le discours, le savoir n’étaient jamais complètement assimilables au présent, à l’action, à l’engagement et au pouvoir.

Plusieurs réactions ont montré que la chose est vraie en bonne partie. Évidemment, s’il y a quelque chose comme la pensée, c’est bien qu’elle est différente de l’action. Et pourtant, la conscience de l’intention, la réflexion à propos des gestes que l’on effectue est la condition même pour parler d’une action, pour dire, « oui, elle a changé le monde », « le monde est différent depuis qu’on a commencé à agir de telle ou telle manière ».

Si l’action n’avait pas été consciente, le changement aurait pu bien se produire et être le même exactement, mais l’instigatrice du changement n’aurait pas été une cause autonome de ce changement. Elle serait plutôt comme l’un de ses objets, peut-être le plus saillant, le plus mémorable, le plus influent disons, mais elle ne pourrait plus prétendre être une cause à part entière. En tous cas, pas autant que si elle avait été consciente de vouloir atteindre son objectif de transformer le monde. Aussi, dire « le monde est différent depuis qu’on a commencé à agir de la sorte » peut être juste même si personne n’est conscient du changement et de ses raisons. Mais dans ce cas le changement ne serait pas volontaire, il se serait effectué de lui-même. La transformation ne serait pas vraiment une action de transformer, mais plutôt l’effet d’une inertie.

Il est alors apparu clairement que la transformation du monde n’était pas l’apanage des révolutionnaires ni des philosophes. Prendre en charge la pensée, tenir à sa parole, dire ce que l’on fait et faire ce que l’on dit, s’expliquer et justifier ce que l’on dit et fait, ce sont des choses pour lesquelles la philosophie se distingue; entre toutes les disciplines, c’est le signe distinctif de la philosophie; depuis très longtemps, c’est ce qu’ont voulu faire les philosophes. Mais n’est-ce pas ce que tout le monde fait tout le temps? En quoi faudrait-il se promener avec le badge officiel du philosophe pour prétendre interpréter le monde et le transformer?

Je ne pourrai rendre compte de toute la discussion pendant les deux heures du café philosophique. J’explique tout ça pour dire que le lendemain, c’est-à-dire aujourd’hui, j’allais avoir l’occasion de vérifier comment la parole révèle parfois la présence d’une action au plein sens du terme; et que le simple fait de constater qu’une personne s’exprime sur ses actions entraîne parfois une transformation.

Vivre en dix leçons faciles
J’étais invité à une discussion autour d’une exposition ce midi. J’avoue y avoir été allé par devoir. Souvent, l’art est difficile, et il faut consacrer beaucoup de temps pour tomber sur une pépite. Je suis heureux de dire qu’aujourd’hui, le petit miracle s’est encore produit. L’exposition présentée par Linda Duvall et Peter Kingstone au centre d’art Sporobole consiste en une installation vidéo et quelques affiches. Tout en noir et blanc, une installation parfaitement sobre, mais plutôt « très haute en couleur ».

L’idée des deux artistes consiste à avoir recueilli les témoignages de femmes qui vivent dans la rue, en leur posant la question bien précise : quelles sont vos habiletés? Chacune d’entre elle explique ainsi comment elle fait pour survivre dans la rue. Quelles sont ses stratégies, comment elle a appris ce qu’elle devait faire ou ne pas faire pour réussir à s’en tirer.

Des slogans ponctuent chacune des affiches. Il s’agit de dix leçons données par des femmes qui vivent dans la rue. « Dis aux gens que tu en as » : la règle numéro un d’une revendeuse de cocaïne. « Vas dans un bar, sans argent, et dis aux gars que c’est ton anniversaire, mais en fait ce ne l’est pas » : la règle numéro un d’une femme qui n’a pas d’argent pour se payer ses soirées d’ivresse. « Quand ils se rendent compte que tu as un pénis, dis ‘quoi tu savais pas? C’est quoi le problème?’ » : règle numéro d’une femme transgenre qui se prostitue.

La première vidéo que j’ai regardée a tout suite suscité une série de questions en moi. En m’approchant, j’ai vu un homme qui parlait avec un autre homme, assis l’un à côté de l’autre à une table. L’une de ces personnes était l’artiste Peter Kingstone et l’autre un homme aux traits latino-américains, qui disait changer d’origine à chaque soir : « des fois je suis colombienne, des fois salvadorienne, des fois cubaine ». Le décalage était frappant entre la première identification que j’avais eue, et la compréhension de qui était en face de l’artiste et de moi-même. Tout d’abord, je me suis dit « tiens, deux hommes parlent ensemble »; ensuite, je me suis dit : « non, cette personne se voit comme une femme et se prostitue en tant que femme ». Il y a donc un homme et une femme à cette table, pas deux hommes comme je le croyais au début.

La suite sera dans la même veine. Une quantité impressionnante d’erreurs de perspective surgissent dans le cours du visionnement, que le témoignage de ces femmes vient immédiatement rectifier. On apprend énormément au cours de ces leçons. On comprend aussi beaucoup.

Le résultat est sans aucun doute subversif, car ces activités qui sont vues comme problématiques : ne pas avoir un toit, vivre de la drogue et en consommer sur une base régulière, vendre son corps, sont pourtant agencées avec des habiletés qui garantissent le « succès de l’entreprise ». La personne peut être fière de son ingéniosité, d’accord. Mais surtout elle explique des règles. Certaines concernent la sécurité : où planquer son argent, comment se défendre. D’autres concernent l’esthétique : prendre un personnage, être propre et courtoise.

Il est choquant de voir que toute cette misère se passe avec autant de raisons et d’explications. C’est donc que ces gens sont conscients de ce qu’ils font. Qu’ils peuvent dire « ceci est moins bien que cela ». Le côté passif, pathologique, que l’on veut plaquer sur la misère est alors fortement contrebalancé par la démonstration — noir et blanc, clinique et pourtant drôle et chaleureuse à la fois — qu’en bonne partie, ces femmes savent ce qu’elles font, et que si elles ne le savaient pas suffisamment bien, elles ne seraient pas là pour en parler.

Là où cela recoupe la discussion philosophique : ces comportements humains, ces pratiques à risque, ont existé de tout temps. C’est bien parce que le monde ne s’est jamais transformé durablement que cette souffrance existe, et qu’il est pourtant possible d’y survivre dans un milieu fortement hétérogène, et réfractaire à ériger ces comportements au rang de norme. Et pourtant, ces comportements ont des normes. Au moins pour réussir à survivre, même dans le crime — je ne veux surtout pas dire que ce sont des criminelles, mais que la même chose s’applique au crime — il faut s’imposer des règles. Et certaines de ces normes sont aussi celles de la société.

Peut-on dire que le travail de ces deux artistes transforme le monde? Non si l’on espère que cela finisse une fois pour toute. Mais ces artistes ne baissent pas les bras, loin de là. Puisque, pour plusieurs raisons, il s’est opéré une transformation. Ce travail parvient à renverser la polarisation entre l’échec et le succès dans la vie : en constatant l’habileté de ces femmes, il n’est plus possible de leur retirer la dignité qu’elles méritent, celle de personnes conscientes. Le jugement sur la valeur morale de leurs gestes est mis à l’écart au profit d’un certain héroïsme de l’obscur, de la misère. Ce n’est pas du misérabilisme, c’en est même l’antithèse. Voilà peut-être, à part la compassion ou l’amitié, la seule manière possible de mettre en valeur ces femmes.

Pour un genre de vie qui est refoulé en société, soit dans l’inconscient, soit dans le jugement, voire la haine; qui est habituellement interdit par les lois; qui mène souvent à la perte de la personne qui le pratique, nous trouvons une manière d’interpréter ces pratiques qui transforme le regard du spectateur d’une manière qui m’est apparue particulièrement efficace. La première condition nécessaire, mais pas suffisante, pour opérer une véritable transformation, n’est-ce pas transformer la manière de voir les choses? Car si l’on veut faire autrement qu’avant, il faut commencer avant tout par voir les choses autrement. Et cela concerne tout le monde. Pas uniquement les philosophes, même si l’un de leur souhait les plus audacieux a pu être de faire évoluer le monde vers le mieux.

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