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Les bénéfices du fauteuil

Par Jérôme Richard.

La philosophie tente de plus en plus de prouver son utilité hors de ses départements universitaires et de ses tours d’ivoire (consultez les autres billets de ce merveilleux blogue, si vous cherchez des exemples). Par contre, la distinction entre la « pratique » et la théorie est à mon avis moins tranchée que l’on peut le prétendre. Dans ces prochaines lignes, je discuterai de l’importance d’un des outils théoriques philosophiques les plus critiqués et incompris : l’expérience de pensée (EP pour la suite du texte). Ainsi nous serons en mesure de saisir l’importance de la théorie dans un contexte que l’on considérerait plus « pratique ».

En premier lieu, il faut définir notre sujet. Qu’est-ce qu’une expérience de pensée? Ainsi, nous serons en mesure de saisir la portée théorique et pratique de cet outil philosophique. Je vous propose de visionner cette petite vidéo produite par la BBC à titre d’exemple d’une EP. Cette EP, que l’on nomme « le dilemme du tramway » est une bonne façon de réfléchir sur un problème éthique en cherchant les limites de l’utilitarisme (maximisation du plaisir du plus grand nombre). La philosophie utilise abondamment des scénarios similaires, mais la physique, l’économie et plusieurs autres disciplines en utilisent aussi. Pour définir les EP, il faut tout d’abord remarquer qu’il s’agit d’un scénario qui présente une situation contrefactuelle (qui ne correspond pas nécessairement aux faits) ou irréaliste. Dans une EP, le lecteur est placé dans une position d’observateur et il évalue le déroulement et les conséquences d’un scénario imaginaire. Les objectifs des EP sont variés : défendre ou critiquer une théorie, explorer la limite de nos concepts et même illustrer une situation trop complexe ou abstraite[i]. Cependant, je dois vous avertir que cette définition ne fait pas l’unanimité. Elle sera néanmoins suffisante pour les besoins de notre discussion.

La portée pratique de cette méthode peut vous sembler encore nébuleuse. Mais quels sont les avantages des EP? À quoi bon demeurer assis sur le fauteuil? Ce blogue est un endroit où l’on défend l’utilité pratique de la philosophie, alors pourquoi parler d’une méthode typiquement associée au philosophe pensant seul dans sa tour d’ivoire? Je suis conscient que j’entretiens avec ma défense des EP une vision théorique de la philosophie. Cependant, je crois qu’il faut repenser, le rôle et la fonction du fauteuil. Reprenons notre exemple du dilemme du tramway, cet exercice nous permet de saisir l’importance de prendre en considération le plus grand nombre d’individus lors de prise de décisions éthiques. Par la suite, les nombreuses variantes du dilemme nous questionnent sur les moyens pour y parvenir. Les EP n’ont rien de concret ni de pratique et n’ont pas l’intention de parvenir à l’action. À vrai dire, on construit des situations imaginaires autour de nos principes, théories et concepts. Mais dans quel but et pourquoi? Il faut comprendre que je propose que la réflexion précède toujours l’action. Une expérience de pensée permet d’évaluer et de prévoir le déroulement d’une situation. Ernst Mach, un philosophe des sciences et physicien du IXXe siècle, est persuadé qu’une expérience scientifique est toujours précédée d’une EP. En effet, il mentionne qu’ : « une expérience de pensée est aussi un préalable nécessaire à la réalisation d’une expérience. Tous les inventeurs et les expérimentateurs doivent avoir dans leurs esprits tous les détails, avant de pouvoir la réaliser. »[ii]. La réflexion précède nécessairement une action, mais je ne vous apprends certainement rien de nouveau. Les EP ont une portée pratique assez mince, cependant elles sont un excellent moyen de vulgarisation et d’introduction. En effet, le scénario d’une EP ne fait pas appel à un lexique spécialisé. Il est important de comprendre que les EP « appliquent » certains théories ou concepts précis et complexe, mais le scénario doit être clair et compréhensif. Par conséquent, une EP dans le domaine scientifique peut nous permettre d’avoir une idée plus concrète des théories scientifiques qui demande généralement une expertise assez poussée. Dans le cadre philosophique, les EP peuvent servir d’intéressante introduction à une problématique, à s’intéresser à un certain concept ou les limites d’une théorie. Une EP en philosophie peu donc atteindre autant le profane, que l’expert. Bien évidemment, l’expert du domaine philosophique est en mesure de mieux comprendre les concepts impliqués ou la théorie derrière une EP. Il ou elle comprend mieux les liens possibles avec son expertise et s’inscrire dans une démarche plus large. Le profane se verra plutôt introduit à un débat, une théorie ou concept. La formulation de cette méthode sous la forme d’un petit scénario peut piquer la curiosité. Une EP peut mettre la table à une discussion entre l’expert et le profane, elle peut ainsi mener à une discussion entre des individus provenant de différents milieux et expertises.

Une EP, selon Mach, mène à des résultats qui n’ont pas besoin d’être nécessairement transportés vers une réalisation physique de cette dernière : « Les résultats d’une expérience de pensée peuvent être si précis et décisifs qu’aucun test par la réalisation d’une expérience physique ne sera nécessaire. »[iii]. Je ne crois pas que toutes les EP soient aussi convaincantes comme Mach le suggère. Les conclusions tirées d’une EP sont parfois sujettes à la discussion et à la révision, mais je considère qu’il s’agit tout de même d’un formidable outil. Bien que les EP opèrent dans le domaine de la réflexion, de la pensée et de l’abstraction, malgré ses apparences elles sont influencées par nos expériences passées et les résultats de notre réflexion vont modifier nos futures actions. Plusieurs questions demeurent sur les EP quant à leurs fonctionnements et leurs objectifs. De plus, la limite de leur portée ainsi que leur légitimité est discutée[iv]. Elles nous permettent même sous leurs airs parfois farfelus d’explorer et de nous interroger sur nos concepts. Comme Charles Sanders Peirce, philosophe américain et parmi les fondateurs du pragmatisme, le mentionne[v] : « Connaître ses idées, savoir bien ce qu’on veut dire, c’est là un solide point de départ pour penser avec largeur et gravité »[vi]. La raison et la réflexion sont les points de départ qui nous permet d’explorer nos options et ultimement influencer nos prochaines actions. Les EP sont seulement qu’un des moyens d’affiner la réflexion, elles ont la prétention d’être accessible et compréhensible autant pour le profane que l’expert en philosophie. Dans ses dernières lignes, j’ai tenté de souligner la portée pratique de la philosophie sans faire appel à l’expertise philosophique dans une problématique concrète. J’ai plutôt essayé de défendre la « portée pratique » de la philosophie pour tous, même si elle a comme point de départ son confortable et habituel fauteuil…

Si les expériences de pensée vous intéressent et que vous désirez en savoir plus, voici quelques suggestions de lectures. Malheureusement, il existe peu de textes francophones sur les expériences de pensée, mais voici du matériel intéressant dans la langue de Shakespeare.

Notes

[i] Cette définition vient de (Brendel 2004)

[ii] Traduction libre de : « However, a thought experiment is also a necessary pre-condition for a physical experiment. Every inventor and every experimenter must have in his mind the detailed order before he actualizes it. » (Mach 1976)

[iii] Traduction libre de : « The result of a thought experiment can be so definite and decisive thaht any further test by means of  a physical experiment, whether rightly or wrongly ma seem unecessary to the author. » (Mach 1976)

[iv] Ces questions sont plutôt discutées entre spécialistes et chercheurs…

[v] Même s’il avance que les faits et l’expérience sont plus importants que la raison et la spéculation…

[vi] PEIRCE, Charles Sanders, « Comment rendre nos idées claires », 1879, [en ligne].

 

Jérôme Richard est candidat à la maîtrise à l’Université de Sherbrooke. Il s’intéresse depuis le baccalauréat aux expériences de pensée. Il se considère comme étant un « armchair philosopher », préférant les questions théoriques aux problématiques concrètes. Ses intérêts philosophiques plus larges sont la métaphilosophie, la philosophie expérimentale et les grandes questions qui ont préoccupé les philosophes de la tradition analytique.

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