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Les problématiques socio-scientifiques : des pistes de formation à la pensée critique

Par Cesar Santos

Selon Dreyfus et Weinberger (2013) l’aspect controversé des enjeux socio-scientifiques est dû au fait que des points de vue opposés peuvent être soutenus par différents groupes sociaux ou même scientifiques ayant des valeurs et des motivations très différentes, sans que certains de ces points de vue contradictoires soient de manière évidente contraire à la raison. Les cas de vaccins mis récemment sur le marché, par exemple celui contre les infections par les virus du papillome humain, peuvent être compris dans cette perspective. Ainsi, êtes-vous pour ou contre le vaccin ?

Le 6 décembre 2017, le professeur Abdelkrim Hasni nous a présenté une partie de la recherche qu’il mène avec la professeure Nancy Dumais au sujet de la controverse sur le vaccin du papillomavirus (visionnez la conférence sur la chaîne YouTube de la Chaire de recherche du Canada en épistémologie pratique). Ce virus, qui est notamment transmis par le contact cutané, est associé au cancer du col de l’utérus. Les deux côtés dans cette controverse ont des arguments raisonnés. La question est chaude, des scientifiques et des gestionnaires publics de la santé en débâtent et les parents angoissés se demandent que faire : vacciner ou pas? Dans certains pays, on songe même à imposer des amendes salées aux parents refusant de vacciner leurs filles. Ainsi, autant pour les gouvernements que pour les individus, avant d’agir ou de légiférer, d’être pour ou contre, il faut d’abord se construire une opinion raisonnée. Voilà le sens de la conférence que nous analysons dans ce compte rendu.

Les différents types de controverses

Tout d’abord, le professeur Hasni a fait la distinction entre les controverses purement scientifiques (pôle épistémologique) et celles exclusivement sociales (pôle social) pour préciser que la controverse du vaccin contre le papillomavirus se situe entre ces deux pôles, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une controverse socio-scientifique. Les controverses situées du côté du pôle scientifique concernent les débats très techniques à l’intérieur de la communauté scientifique, par exemple, celui entre Bohr et Einstein sur l’interprétation des résultats de la mécanique quantique. De l’autre côté, on a les débats de nature sociale, comme l’enseignement de l’évolution dans les écoles, la séparation entre l’état et l’église, etc. Entre ces deux pôles, se situent les questions socio-scientifiques, celles qui impliquent et engagent le débat entre les scientifiques, mais qui ont des retombées sur la société, ou, bien au contraire, des questions qui prennent de l’ampleur dans le débat social, mais qui engagent les scientifiques et impliquent la science. Par exemple, on parle des vaccins, de l’utilisation de l’énergie nucléaire, des pesticides, entre autres.

La recherche qui nous a été présentée porte l’originalité de viser, entre autres, les futurs juristes et d’évaluer dans un contexte empirique quels seront les moyens utilisés par les étudiants pour se construire une opinion éclairée sur le sujet. On se rappellera que plusieurs controverses socio-scientifiques vont se trouver devant les tribunaux. Donc, c’est très pertinent de faire vivre aux futurs responsables de la justice la complexité de se construire une opinion raisonnée sur un sujet complexe.

Ce qui est visé par la recherche

La recherche vise à amener les étudiants à exprimer un jugement fondé sur la rationalité scientifique en se questionnant systématiquement sur (1) leur propre pensée et leurs conceptions premières (perceptions spontanées), (2) ce qu’on leur présente comme vision du monde et (3) le rapport que les sciences entretiennent avec la société.

Les étudiants seront invités à un processus de construction d’opinion comprenant quatre étapes :

  • Dégager les arguments (scientifiques et non scientifiques) au cœur de la controverse
  • Analyser les principaux arguments à la lumière des processus scientifiques (la production et l’interprétation des faits, les biais, etc.)
  • Discuter des forces et des faiblesses des arguments
  • Formuler un jugement basé sur l’analyse des propositions opposées : se donner un îlot de rationalité (Fourez) sur le problème considéré

Les îlots de rationalité de Gerard Fourez se basent sur la constatation qu’il est impossible de tout connaître sur un sujet et qu’ « [e]n effet, pour se représenter une situation, il faut, à un certain moment, sélectionner les éléments qu’on jugera pertinents au projet que l’on a. » (Fourez, 1997)

Ainsi, Fourez définit « Îlot de rationalité » comme « la représentation qu’on se donne d’une situation précise, représentation qui implique toujours un contexte et un projet qui lui donnent son sens. Elle a pour objectif de permettre une communication et des débats rationnels (notamment à propos de prises de décisions). » (Fourez, 1997).

Cette conception des « îlots » implique nécessairement une construction avec des savoirs organisés et standardisés ayant une nature obligatoirement interdisciplinaire. Si l’on ne peut pas tout connaître, on peut quand même se donner la meilleure représentation sur un sujet.

On ne peut pas douter de l’importance pour un avocat ou un juge de se doter de la meilleure représentation possible d’une situation controversée. Ainsi, on a bien hâte de connaître les résultats et les conclusions de la recherche en question.

On vous invite donc, à regarder la conférence sur notre chaîne YouTube ainsi qu’à consulter quelques publications qui démontrent l’aspect controversé des vaccins et do papillomavirus :

 

Les références citées dans le texte :

Dreyfus, A. et Weinberger, Y. (2013) Teacher college students’ views of controversial environmental issues: Ambivalence and readiness to adopt a stance. International Journal of Environmental et Science Education. 8, 627-643.

Fourez, G. (1997). Qu’entendre par « îlot de rationalité » et par « îlot interdisciplinaire »? Enseignants et élèves face aux obstacles. Aster, 25, 217-225.

Lien YouTube de la conférence :

https://www.youtube.com/watch?v=PiCCfAsDAKE&t=593s

 

Cesar Santos est professeur de chimie au collégial. Dans le cadre de son doctorat en éducation à l’UQTR/UQAM, il est stagiaire à la Chaire de recherche du Canada en épistémologie pratique.

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