Archive for Benoît Castelnérac

Talents cachés vieux comme le monde

Hier et aujourd’hui, j’ai eu l’occasion de faire une expérience intéressante. Hier, 7 novembre, s’est tenu un café philosophique autour de la question : « la philosophie interprète le monde, mais peut-elle aussi le changer? ». Et aujourd’hui, je reviens d’une autre discussion, cette fois dans un centre artistique, autour d’une œuvre engagée et engageante. Vivre en dix leçons faciles : des vidéos montrant des femmes, qui expliquent comment elles réussissent dans ce qu’elles font, à savoir vivre dans la rue.

Le philosophe, l’interprétation et la transformation
Au cours de la première discussion, il m’a semblé que l’intention de transformer le monde et son interprétation philosophique ne peuvent être dissociées. La présentation d’André Duhamel lors de ce café philosophique avait montré que la raison, la pensée, le discours, le savoir n’étaient jamais complètement assimilables au présent, à l’action, à l’engagement et au pouvoir.

Plusieurs réactions ont montré que la chose est vraie en bonne partie. Évidemment, s’il y a quelque chose comme la pensée, c’est bien qu’elle est différente de l’action. Et pourtant, la conscience de l’intention, la réflexion à propos des gestes que l’on effectue est la condition même pour parler d’une action, pour dire, « oui, elle a changé le monde », « le monde est différent depuis qu’on a commencé à agir de telle ou telle manière ».

Si l’action n’avait pas été consciente, le changement aurait pu bien se produire et être le même exactement, mais l’instigatrice du changement n’aurait pas été une cause autonome de ce changement. Elle serait plutôt comme l’un de ses objets, peut-être le plus saillant, le plus mémorable, le plus influent disons, mais elle ne pourrait plus prétendre être une cause à part entière. En tous cas, pas autant que si elle avait été consciente de vouloir atteindre son objectif de transformer le monde. Aussi, dire « le monde est différent depuis qu’on a commencé à agir de la sorte » peut être juste même si personne n’est conscient du changement et de ses raisons. Mais dans ce cas le changement ne serait pas volontaire, il se serait effectué de lui-même. La transformation ne serait pas vraiment une action de transformer, mais plutôt l’effet d’une inertie.

Il est alors apparu clairement que la transformation du monde n’était pas l’apanage des révolutionnaires ni des philosophes. Prendre en charge la pensée, tenir à sa parole, dire ce que l’on fait et faire ce que l’on dit, s’expliquer et justifier ce que l’on dit et fait, ce sont des choses pour lesquelles la philosophie se distingue; entre toutes les disciplines, c’est le signe distinctif de la philosophie; depuis très longtemps, c’est ce qu’ont voulu faire les philosophes. Mais n’est-ce pas ce que tout le monde fait tout le temps? En quoi faudrait-il se promener avec le badge officiel du philosophe pour prétendre interpréter le monde et le transformer?

Je ne pourrai rendre compte de toute la discussion pendant les deux heures du café philosophique. J’explique tout ça pour dire que le lendemain, c’est-à-dire aujourd’hui, j’allais avoir l’occasion de vérifier comment la parole révèle parfois la présence d’une action au plein sens du terme; et que le simple fait de constater qu’une personne s’exprime sur ses actions entraîne parfois une transformation.

Vivre en dix leçons faciles
J’étais invité à une discussion autour d’une exposition ce midi. J’avoue y avoir été allé par devoir. Souvent, l’art est difficile, et il faut consacrer beaucoup de temps pour tomber sur une pépite. Je suis heureux de dire qu’aujourd’hui, le petit miracle s’est encore produit. L’exposition présentée par Linda Duvall et Peter Kingstone au centre d’art Sporobole consiste en une installation vidéo et quelques affiches. Tout en noir et blanc, une installation parfaitement sobre, mais plutôt « très haute en couleur ».

L’idée des deux artistes consiste à avoir recueilli les témoignages de femmes qui vivent dans la rue, en leur posant la question bien précise : quelles sont vos habiletés? Chacune d’entre elle explique ainsi comment elle fait pour survivre dans la rue. Quelles sont ses stratégies, comment elle a appris ce qu’elle devait faire ou ne pas faire pour réussir à s’en tirer.

Des slogans ponctuent chacune des affiches. Il s’agit de dix leçons données par des femmes qui vivent dans la rue. « Dis aux gens que tu en as » : la règle numéro un d’une revendeuse de cocaïne. « Vas dans un bar, sans argent, et dis aux gars que c’est ton anniversaire, mais en fait ce ne l’est pas » : la règle numéro un d’une femme qui n’a pas d’argent pour se payer ses soirées d’ivresse. « Quand ils se rendent compte que tu as un pénis, dis ‘quoi tu savais pas? C’est quoi le problème?’ » : règle numéro d’une femme transgenre qui se prostitue.

La première vidéo que j’ai regardée a tout suite suscité une série de questions en moi. En m’approchant, j’ai vu un homme qui parlait avec un autre homme, assis l’un à côté de l’autre à une table. L’une de ces personnes était l’artiste Peter Kingstone et l’autre un homme aux traits latino-américains, qui disait changer d’origine à chaque soir : « des fois je suis colombienne, des fois salvadorienne, des fois cubaine ». Le décalage était frappant entre la première identification que j’avais eue, et la compréhension de qui était en face de l’artiste et de moi-même. Tout d’abord, je me suis dit « tiens, deux hommes parlent ensemble »; ensuite, je me suis dit : « non, cette personne se voit comme une femme et se prostitue en tant que femme ». Il y a donc un homme et une femme à cette table, pas deux hommes comme je le croyais au début.

La suite sera dans la même veine. Une quantité impressionnante d’erreurs de perspective surgissent dans le cours du visionnement, que le témoignage de ces femmes vient immédiatement rectifier. On apprend énormément au cours de ces leçons. On comprend aussi beaucoup.

Le résultat est sans aucun doute subversif, car ces activités qui sont vues comme problématiques : ne pas avoir un toit, vivre de la drogue et en consommer sur une base régulière, vendre son corps, sont pourtant agencées avec des habiletés qui garantissent le « succès de l’entreprise ». La personne peut être fière de son ingéniosité, d’accord. Mais surtout elle explique des règles. Certaines concernent la sécurité : où planquer son argent, comment se défendre. D’autres concernent l’esthétique : prendre un personnage, être propre et courtoise.

Il est choquant de voir que toute cette misère se passe avec autant de raisons et d’explications. C’est donc que ces gens sont conscients de ce qu’ils font. Qu’ils peuvent dire « ceci est moins bien que cela ». Le côté passif, pathologique, que l’on veut plaquer sur la misère est alors fortement contrebalancé par la démonstration — noir et blanc, clinique et pourtant drôle et chaleureuse à la fois — qu’en bonne partie, ces femmes savent ce qu’elles font, et que si elles ne le savaient pas suffisamment bien, elles ne seraient pas là pour en parler.

Là où cela recoupe la discussion philosophique : ces comportements humains, ces pratiques à risque, ont existé de tout temps. C’est bien parce que le monde ne s’est jamais transformé durablement que cette souffrance existe, et qu’il est pourtant possible d’y survivre dans un milieu fortement hétérogène, et réfractaire à ériger ces comportements au rang de norme. Et pourtant, ces comportements ont des normes. Au moins pour réussir à survivre, même dans le crime — je ne veux surtout pas dire que ce sont des criminelles, mais que la même chose s’applique au crime — il faut s’imposer des règles. Et certaines de ces normes sont aussi celles de la société.

Peut-on dire que le travail de ces deux artistes transforme le monde? Non si l’on espère que cela finisse une fois pour toute. Mais ces artistes ne baissent pas les bras, loin de là. Puisque, pour plusieurs raisons, il s’est opéré une transformation. Ce travail parvient à renverser la polarisation entre l’échec et le succès dans la vie : en constatant l’habileté de ces femmes, il n’est plus possible de leur retirer la dignité qu’elles méritent, celle de personnes conscientes. Le jugement sur la valeur morale de leurs gestes est mis à l’écart au profit d’un certain héroïsme de l’obscur, de la misère. Ce n’est pas du misérabilisme, c’en est même l’antithèse. Voilà peut-être, à part la compassion ou l’amitié, la seule manière possible de mettre en valeur ces femmes.

Pour un genre de vie qui est refoulé en société, soit dans l’inconscient, soit dans le jugement, voire la haine; qui est habituellement interdit par les lois; qui mène souvent à la perte de la personne qui le pratique, nous trouvons une manière d’interpréter ces pratiques qui transforme le regard du spectateur d’une manière qui m’est apparue particulièrement efficace. La première condition nécessaire, mais pas suffisante, pour opérer une véritable transformation, n’est-ce pas transformer la manière de voir les choses? Car si l’on veut faire autrement qu’avant, il faut commencer avant tout par voir les choses autrement. Et cela concerne tout le monde. Pas uniquement les philosophes, même si l’un de leur souhait les plus audacieux a pu être de faire évoluer le monde vers le mieux.

Pourquoi je n’ai pas la chance d’être alternatif comme tout le monde

Un jour, je me suis fait dire que les écoles alternatives étaient extraordinaires pour le développement des enfants, mais que cela ne nous intéresserait peut-être pas, parce que nous n’étions pas alternatifs. D’ordinaire, une généralisation de cette espèce m’aurait fait réagir avec je ne sais quelle pointe d’ironie. Contrairement à l’habitude, j’ai hoché de la tête en face de mon interlocuteur. Comment rivaliser d’alternativité avec cette homme qui a les cheveux aux fesses, qui habite dans une commune, qui ne mange aucun produit animal ni transformé chimiquement, et qui se sert de sa cuisinière uniquement pour cuire son pain et préparer ses pâtés végétariens? Qui ne prend jamais l’avion par conviction. Qui passe ses vacances sous une tente qu’il a faite lui-même? Comment, moi, professeur d’université dans un département composé à grande majorité d’hommes et dans un secteur très masculin, pouvais-je rivaliser avec lui, qui est l’un des trois infirmiers du Centre hospitalier, qui s’est choisi une carrière parfaitement contraire aux canons des genres? Non, l’évidence montrait que je n’étais pas alternatif du tout.

Mais le raisonnement est tout simplement faux. Si l’école alternative a des qualités qui ne dépendent pas du sentiment d’appartenance alternative de ceux qui la fréquentent, si ces qualités sont intrinsèques et réelles pour des raisons pédagogiques et sociales, elles doivent être aperçues et appréciées tout autant par les alternatifs que les autres personnes. À moins que vous supposiez que le code génétique du non alternatif l’empêche de comprendre les intérêts de ce qui est alternatif? Ou encore que le non alternatif a choisi de ne pas être alternatif et qu’il défend l’école traditionnelle? Quoiqu’il en soit, le mode de vie apparaît être un argument décisif dans la tête de l’alternatif. Lui seul profite des qualités de ce qui est alternatif puisqu’il est le seul à vivre comme ça. Et, il faut le dire, cherche à rester seul même s’il est convaincu que tout serait plus beau si tous étaient comme lui. L’autre, qui ne l’est pas, est perdu: il peut, s’il est intelligent, comprendre vaguement la qualité de ce qui est alternatif, mais il ne pourra jamais accéder à ce monde si merveilleux s’il n’a pas tout d’abord effectué le saut corps et âme dans l’alternativité.

Fort de ces réflexions, j’ai compris que pour être alternatif, il faut en porter les marques visibles. Il faut pouvoir dire à quelqu’un: non merci, pas d’œufs, ce sont des produits de consommation animale. Ou encore porter un tatouage quelque part qui suffit pour montrer que l’on a emprunté des chemins différents des autres: un couteau, un signe tribal voire une pâtisserie tatouée sur l’épaule sont les signes de l’alternativité. Pas de tatouage, c’est louche. Carnivore, c’est mal. Hétérosexuel, c’est la norme.

Pour un punk, par exemple, cuisiner est un signe de conformisme particulièrement clair. Pourtant, on raconte que l’ancien Johnny Rotten des Sex Pistols, lorsqu’il a fondé son propre groupe, Public Image Limited (PIL), a reçu les membres de son ancien groupe qui étaient encore en vie, dans sa maison en leur préparant un rôti de poulet. Antinomie parfaite: imaginez un instant un punk avec un tablier fleuri tenant un poulet bien doré et criant à travers la maison: à taaaaable! L’antithèse du punk. Mais Johnny Rotten Lydon était-il une icône punk si parfaite qu’il ne pût se préparer quelque chose à manger? Fallait-il que l’icône fût aussi le pratiquant le plus fervent? On dirait que oui. L’intégralité du mode de vie, c’est comme en religion, si t’es alternatif, tu ne peux pas pécher. L’alternativité se porte bien en évidence de nos jours, bien visible et bien attachée, comme une ceinture de chasteté par-dessus les pantalons.

Donc, finalement, je suis juste un gars bien ordinaire? En faisant des études de philosophie, j’allais à l’encontre de l’avis de tout le monde: la majorité des autorités parentales à la tour de contrôle me disait de voler ailleurs, mes professeurs me demandaient ce que j’allais faire avec ça, quelques-uns de mes grands-parents persiflaient. J’ai été philo-junkie pendant 5 ans à Paris: d’une maigreur qui faisait pâlir mes parents, une alimentation douteuse, pas d’alcool, pas de café, pas de tabac, pas de fêtes, parce que je sacrifiais tout à la philosophie et que je n’avais pas grand chose pour vivre. Tout cela pour réussir dans ce qui me paraissait être le seul emploi qui me permettrait de me sentir bien avec mon caractère et mes convictions fondamentales: ni dieu ni maître. C’était assez alternatif sous beaucoup d’aspects. Mes collègues d’étude me prenaient pour un fou, alors imaginez les autres.

Mais ce combat, je l’ai mené par conviction et pour être indépendant. Et surtout pouvoir ajuster mon jugement sur ce que je dois faire de ma propre vie. Je croyais alors qu’être alternatif consistait à exercer sa liberté de jugement, et qu’une telle audace serait reconnue. Je me trompais. Maintenant que je suis professeur, je ne peux pas être alternatif. Maintenant que j’ai une maison, je ne peux pas être en faveur des logements sociaux et je ne peux comprendre le rôle de la collectivité. Maintenant que j’ai des enfants et puisque je suis un homme, j’offre par mon exemple une résistance flagrante à l’évolution des mœurs sexuelles dans notre pays.

Bref, je ne suis pas alternatif, parce que je suis l’espèce à abattre: celle des hétérosexuels, bourgeois néolibéraux, réactionnaires, omnivores. Qui sont, par le simple fait de respirer et de vivre la vie qu’ils se sont choisis, les ennemis des LGBT, des marxistes de tous poils, des révolutionnaires de toutes sortes et de la horde de l’internationale végétalienne. Je ne suis pas alternatif, et c’est pas de chance, parce que les alternatifs sont prêts à en découdre et que j’aspire à rester longtemps dans leur chemin, comme représentant l’alternative aux alternatifs, celle d’un alternatif-free-lance-dans-un-monde-d’alternatifs-syndicalisés.

Rites de séduction chez les grands singes

[Projet doctoral de Virginie Duceppe-Lamarre, étudiante au Doctorat de philosophie pratique.]

Ce projet de doctorat s’intéresse à comprendre l’importance de la séduction dans les rapports sociaux chez les humains et chez les grands singes. Pour aborder cette question, je propose d’abord l’expression « rites de séduction » au lieu de « parade nuptiale » pour traduire l’expression anglaise courtship behaviour. Cette nouvelle traduction ouvre un champ sémantique qui n’a pas encore été exploré, ni chez les animaux et encore moins d’un point de vue comparatif où l’on compare l’humain avec d’autres animaux. Dans cette perspective, je prends en compte les affects qui sous-tendent les rites de séduction. Aussi, pour bien appréhender ma question de recherche, je mets une emphase sur la manière dont on décrit la notion de séduction dans le cadre de l’expression « rites de séduction », quels éléments y sont inclus et qu’elles sont ses implications.

Ma méthode d’investigation est multidisciplinaire puisqu’elle intègre éthologie, anthropologie et psychologie que j’analyse d’un point de vue philosophique. Au cours de ma démarche, il est question de faire ressortir les points de divergence ainsi que les similitudes des rites de séduction chez les humains et chez les grands singes. Ce faisant, les données de mon doctorat s’inscrivent dans la discussion au sujet de la manière dont on doit repenser les rapprochements interspécifiques et redéfinir la relation homme-animal sur de nouvelles bases éthiques.

Socrate, premier des Trolls

[Un texte de Kim Noisette, Étudiant au Doctorat de philosophie pratique]

Si, comme beaucoup d’internautes, vous fréquentez les forums de discussion – ou au moins lisez de temps à autre les commentaires de sites d’informations, blogs, etc. –, vous avez sans doute déjà entendu parler de trolls ou de trolling. Il ne s’agit pas de monstres de la mythologie scandinave, mais d’une façon très particulière de communiquer : en effet, un troll est un internaute qui tente de créer des polémiques généralement non productives en lançant des idées marquantes, choquantes, des traits d’esprit… dont le but est de faire réagir autrui de façon violente. Un troll se comporte comme si le lieu d’échange virtuel qu’il fréquente était un étang où, dans le rôle du pêcheur, il peut venir lancer sa ligne et ses hameçons en espérant que des poissons y mordent.

Internet_TrollInternet_Troll1Prenons un exemple. Sur une liste de discussion Usenet, quelqu’un fait une annonce pour déclarer qu’il a six chatons à donner. Une autre personne lui propose de les adopter… tous les six. Le donneur, surpris, lui demande : « mais serez-vous capable de vous occuper de six chats à la fois ? » L’autre répond qu’il possède un serpent et qu’il veut lui donner les chatons comme nourriture. Evidemment, le donneur, ainsi que d’autres participants à la discussion, sont dégoûtés et ne se privent pas de le faire savoir.

Le propriétaire revendiqué du serpent possède-t-il réellement un serpent ? Qu’est-ce qui prouve qu’il n’est pas, par exemple, un adolescent ayant beaucoup de temps libre et une forte imagination – ou un trentenaire marié qui s’amuse au travail ? Absolument rien. Et c’est là que le troll, ce nom associé à une réputation si sulfureuse et polémique, peut devenir l’objet d’une réflexion philosophique. Un internaute qui pratique le trolling joue un jeu de rôles. Il ne dit pas directement ce qu’il pense, il ne livre pas une vérité directe sur lui-même. Bien plutôt, il créée un masque, se fait passer pour ce qu’il n’est pas. Après tout, même si l’auteur du message cité ci-dessus possédait réellement un serpent, serait-il vraiment prêt à le nourrir avec des chatons vivants ?

En trollant, un internaute donne vie à un personnage. Il se comporte comme ces acteurs grecs ou latins qui mettaient un masque pour cacher leur vrai visage et donner vie à un personnage fictif. Ce masque s’appelait une persona. Personare, c’est parler à travers. Le troll joue avec l’identité, créée une identité pas toujours aussi fictive qu’il ne le croit ; plusieurs témoignages indiquent que les trolls laissent souvent paraître une partie de leur « vrai » moi dans leur pratique, et un troll peut s’attacher au rôle qu’il joue. Le trolling invite les philosophes à s’interroger sur l’identité et sur les multiples jeux dans lesquels celle-ci s’élabore. Et le cadre d’analyse, qui peut s’étendre à l’Internet tout entier, est moins restreint que l’on ne pourrait croire.

Les questions associées au trolling sont d’autant plus intéressantes que si le troll est comparable à un acteur de théâtre, cette comparaison vaut uniquement jusqu’à un certain point. Au théâtre, il y a une scène et un public, avec une distinction claire entre les deux. Chacun connaît sa place. Avec le troll, cette distinction n’existe pas : l’amateur de polémiques armé de sa persona cherche à impliquer des gens qui n’ont rien demandé ; il cherche à inclure les autres dans sa performance. Bien sûr, il a besoin d’eux pour nourrir son jeu. Sans réponse, le troll revient aussi bredouille qu’un pêcheur sans poisson. Si, comme le disait un troll revendiqué, « trolling is a[n] art », alors c’est un art qui se nourrit des réactions d’autrui, qui vit parce qu’autrui est davantage qu’un public simplement passif.

Puisque l’esthétique aide à penser le phénomène du Troll de façon positive – ce qui change des réactions usuelles des internautes lorsque le sujet est abordé –, il faut en suivre les conséquences jusqu’à leur terme. Pour être crédible dans son rôle, quel que soit celui-ci, le troll doit adopter un style qui y correspond. S’il veut se faire passer pour un médecin, par exemple, des fautes d’orthographe récurrentes et une mauvaise maîtrise des termes techniques de la profession risquent de le trahir assez rapidement. Tous les trolls n’interviennent pas sur les mêmes domaines, tous les trolls n’ont pas le même style. Ainsi, sur Facebook, plusieurs trolls se sont amusés à créer des pages au nom évocateur destinées à se moquer de certains enfants souffrant d’une maladie génétique : « La leucodystrophie, c’est trop funky » ou encore « Pour que la pitié soit cotée en bourse ». Ces phrases simples, brèves, frappantes, relèvent clairement d’un autre style qu’un message argumenté, ou même qu’un message pseudo-honnête comme celui qui propose de nourrir un serpent avec des chatons vivants. Leurs caractéristiques stylistiques diffèrent. Et pourtant, tous cherchent le même but – choquer, créer de la polémique, pour le plaisir de le faire.
Puisque le but du trolling paraît foncièrement négatif, pourquoi tenter de décrire cette pratique de façon positive en ayant recours à l’esthétique ? C’est que la frontière entre elle et des ouvrages désormais considérés comme des classiques est parfois bien ténue. De nos jours, on considère généralement la pièce de théâtre En attendant Godot de Beckett comme l’un des classiques de la littérature du XXe siècle. Et pourtant, ses premières représentation ont fait naître la polémique, voire des bagarres, et la pièce s’est d’abord fait connaître par le scandale plutôt que pas ses qualités littéraires.

De même, lorsque Socrate allait interroger les gens sur l’agora d’Athènes pour les faire douter de leurs croyances, sa pratique ne tenait-elle pas un peu du trolling ? On s’empressera probablement de répondre que Socrate ne cherchait pas à créer de la polémique pour le plaisir de polémiquer, que les discussions immortalisées par Platon visaient un but beaucoup plus « noble » et « élevé » que cela. Et pourtant. Les premiers dialogues platoniciens sont aporétiques ; ils ne s’ouvrent pas sur une conclusion positive, seulement sur la suspension de jugement, ou le rejet des définitions déjà posées.

En tant que meilleur philosophe, Socrate est aussi le meilleur sophiste. Creusant sans cesse les opinions en demandant à autrui de les justifier jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus répondre, comparé à une « torpille » dans le Ménon, cette figure fondatrice de la philosophie présente dans sa pratique des similitudes frappantes avec le trolling contemporain. Dès lors, si les internautes préfèrent rejeter les trolls (ou ceux qu’ils identifient comme tels) sans trop se pencher sur ce qu’ils font, gageons que les philosophes ont des raisons historiques de s’intéresser à eux et qu’ils sauront tôt ou tard leur faire « honneur », avec ou sans cynisme.

Dans le gouffre du Sommet

Vous souvenez-vous de l’échec des négociations au mois de mai dernier? Autour de la table de négociations, le gouvernement et les étudiants s’étaient entendus pour le gel des frais de scolarité, tant et aussi longtemps qu’il serait possible de couper dans les budgets des universités; ensuite, il devait y avoir une augmentation progressive des frais, cohérente avec l’augmentation progressive des investissements publics dans le réseau universitaire. La base, c’est-à-dire les assemblées d’étudiantes et d’étudiants, dans un spectaculaire désaveu de la proposition, avait rejeté en bloc cet accord inouï. La situation était toujours plus difficile, la grève continuait, mais au moins, la lutte contre la hausse n’allait pas se retourner contre le fonctionnement des universités.

Au mois de mars dernier, donc bien avant que cette proposition ne soit avancée puis rejetée, nous avions suggéré entre autres choses, que les pourfendeurs de budgets universitaires risquaient de faire le jeu du gouvernement, qui rechigne à réinvestir depuis des lustres. Cette fois-là, nous avions évité la catastrophe grâce à l’entêtement de la base du mouvement étudiant. Mais cette fois-ci, il semble que nous allons avoir droit à une nouvelle période de stagnation. Car en effet, l’actuel ministre de l’éducation Duchesne vient de l’annoncer, aux 124 millions de coupures déjà demandées à l’automne, il va falloir en ajouter d’autres, au cours d’une période d’austérité qui devrait durer encore 16 mois. Cela veut dire milieu 2014 (2 ans pile après les élections de l’été dernier, à bon entendeur…).

Au printemps dernier nous jouions les Cassandre, en disant: « Maintenant que certains [le PQ] promettent d’annuler la hausse s’ils sont élus, nous avons passé un cap et le débat risque de s’enfoncer encore plus. Suite à la dévalorisation du milieu par les principaux intéressés, de loin, on gardera l’impression que les étudiants ne veulent pas payer pour une université mal gérée. » La « dévalorisation », qui a pris de l’ampleur depuis un an, consiste à regrouper un faisceau d’arguments contre le salaire des recteurs, le contexte de compétition entre les universités, les publicités et les investissements en béton que cela demande. Pour les critiques de la gestion des universités, tout cela est dû aux décisions « arbitraires » et « injustifiées » des administrations universitaires, et en premier lieux des recteurs.

Soit dit en passant, je ne suis pas un fan de recteur, mais il ne faudrait pas non plus en faire les boucs émissaires d’une situation qui se joue à trois, avec les étudiants et le ministère. La situation de compétition et de surenchère d’innovations commerciales et publicitaires est indissociable du manque à gagner des universités; il faudrait dire haut et fort que la mauvaise gestion et une conséquence directe du mauvais financement, au sens où dans un contexte d’austérité, tout le monde est obligé de bricoler. Ça n’exonère personne, et les scandales restent des scandales, mais au moins la logique de la situation est préservée.

Mais comme on peut le constater aujourd’hui, l’argument de la mauvaise gestion universitaire fonctionne à plein, et le principe d’échanger mauvais financement contre gel des frais vient de devenir une réalité. Ce qui était d’actualité dans les propositions du printemps, pour sortir de la crise, revient de plein fouet aujourd’hui, mais dans un contexte de Sommet pratiquement à huis clos, où le ministre peut faire ce qu’il veut s’il ne déclenche pas de nouvelles grèves. Ayant concédé jusqu’à nouvel ordre le gel des frais aux étudiants, il a maintenant toute la latitude pour reprendre leur argumentaire de mauvaise gestion, et aller chercher dans les fonds des universités les sommes nécessaires à boucler un budget « assaini ».

C’est pour le moins une interprétation inattendue du slogan, « ensemble bloquons la hausse » par le ministre Duchesne, heureux de l’appliquer aussi à la hausse des investissements publics. Et un tel alignement FEUQ, FQPPU et du Ministère de l’éducation supérieure autour de la mauvaise gestion dépasse l’entendement. Les recteurs, et les autres professeurs qui ont peut-être cru aux promesses de réinvestissement, découvrent, sans doute avec amertume, une tactique qui consiste à promettre des investissements pour mieux demander des coupures. Et on constate que le ministre Duchesne ne change pas en mieux la formule. Les investissements seront au rendez-vous quand nous en serons au déficit zéro, ou dans ses mots: « On a une période à vivre de 16 mois pour arriver au déficit zéro. Par la suite, ce sera une autre logique ».

Aucun doute que plusieurs spécialistes de la logique seraient intéressés d’apprendre que la logique suit les cours de la bourse, mais pour l’instant nous refusons de rêver en couleur. Ce Sommet va se révéler impossible à franchir pour la CREPUQ. Les grandes universités québécoises, aux dettes déjà lourdes, vont continuer de plonger avec les coupures, et le réinvestissement, s’il vient un jour, ne servira qu’à combler les manques à gagner les plus urgents. Une telle situation s’est déjà produite en 2000, comme le déplorait alors la FQPPU. Il y avait une mince chance que le débat puisse être renouvelé par le Sommet, et atteindre une hauteur de vue qui aurait permis de comprendre la complexité de la situation et les changements à engager (les EEETP, par exemple), mais il est évident, aujourd’hui, que les mêmes démons hantent toujours la question de l’éducation supérieure au Québec.