Archive for Divers

Rites de séduction chez les grands singes

[Projet doctoral de Virginie Duceppe-Lamarre, étudiante au Doctorat de philosophie pratique.]

Ce projet de doctorat s’intéresse à comprendre l’importance de la séduction dans les rapports sociaux chez les humains et chez les grands singes. Pour aborder cette question, je propose d’abord l’expression « rites de séduction » au lieu de « parade nuptiale » pour traduire l’expression anglaise courtship behaviour. Cette nouvelle traduction ouvre un champ sémantique qui n’a pas encore été exploré, ni chez les animaux et encore moins d’un point de vue comparatif où l’on compare l’humain avec d’autres animaux. Dans cette perspective, je prends en compte les affects qui sous-tendent les rites de séduction. Aussi, pour bien appréhender ma question de recherche, je mets une emphase sur la manière dont on décrit la notion de séduction dans le cadre de l’expression « rites de séduction », quels éléments y sont inclus et qu’elles sont ses implications.

Ma méthode d’investigation est multidisciplinaire puisqu’elle intègre éthologie, anthropologie et psychologie que j’analyse d’un point de vue philosophique. Au cours de ma démarche, il est question de faire ressortir les points de divergence ainsi que les similitudes des rites de séduction chez les humains et chez les grands singes. Ce faisant, les données de mon doctorat s’inscrivent dans la discussion au sujet de la manière dont on doit repenser les rapprochements interspécifiques et redéfinir la relation homme-animal sur de nouvelles bases éthiques.

Socrate, premier des Trolls

[Un texte de Kim Noisette, Étudiant au Doctorat de philosophie pratique]

Si, comme beaucoup d’internautes, vous fréquentez les forums de discussion – ou au moins lisez de temps à autre les commentaires de sites d’informations, blogs, etc. –, vous avez sans doute déjà entendu parler de trolls ou de trolling. Il ne s’agit pas de monstres de la mythologie scandinave, mais d’une façon très particulière de communiquer : en effet, un troll est un internaute qui tente de créer des polémiques généralement non productives en lançant des idées marquantes, choquantes, des traits d’esprit… dont le but est de faire réagir autrui de façon violente. Un troll se comporte comme si le lieu d’échange virtuel qu’il fréquente était un étang où, dans le rôle du pêcheur, il peut venir lancer sa ligne et ses hameçons en espérant que des poissons y mordent.

Internet_TrollInternet_Troll1Prenons un exemple. Sur une liste de discussion Usenet, quelqu’un fait une annonce pour déclarer qu’il a six chatons à donner. Une autre personne lui propose de les adopter… tous les six. Le donneur, surpris, lui demande : « mais serez-vous capable de vous occuper de six chats à la fois ? » L’autre répond qu’il possède un serpent et qu’il veut lui donner les chatons comme nourriture. Evidemment, le donneur, ainsi que d’autres participants à la discussion, sont dégoûtés et ne se privent pas de le faire savoir.

Le propriétaire revendiqué du serpent possède-t-il réellement un serpent ? Qu’est-ce qui prouve qu’il n’est pas, par exemple, un adolescent ayant beaucoup de temps libre et une forte imagination – ou un trentenaire marié qui s’amuse au travail ? Absolument rien. Et c’est là que le troll, ce nom associé à une réputation si sulfureuse et polémique, peut devenir l’objet d’une réflexion philosophique. Un internaute qui pratique le trolling joue un jeu de rôles. Il ne dit pas directement ce qu’il pense, il ne livre pas une vérité directe sur lui-même. Bien plutôt, il créée un masque, se fait passer pour ce qu’il n’est pas. Après tout, même si l’auteur du message cité ci-dessus possédait réellement un serpent, serait-il vraiment prêt à le nourrir avec des chatons vivants ?

En trollant, un internaute donne vie à un personnage. Il se comporte comme ces acteurs grecs ou latins qui mettaient un masque pour cacher leur vrai visage et donner vie à un personnage fictif. Ce masque s’appelait une persona. Personare, c’est parler à travers. Le troll joue avec l’identité, créée une identité pas toujours aussi fictive qu’il ne le croit ; plusieurs témoignages indiquent que les trolls laissent souvent paraître une partie de leur « vrai » moi dans leur pratique, et un troll peut s’attacher au rôle qu’il joue. Le trolling invite les philosophes à s’interroger sur l’identité et sur les multiples jeux dans lesquels celle-ci s’élabore. Et le cadre d’analyse, qui peut s’étendre à l’Internet tout entier, est moins restreint que l’on ne pourrait croire.

Les questions associées au trolling sont d’autant plus intéressantes que si le troll est comparable à un acteur de théâtre, cette comparaison vaut uniquement jusqu’à un certain point. Au théâtre, il y a une scène et un public, avec une distinction claire entre les deux. Chacun connaît sa place. Avec le troll, cette distinction n’existe pas : l’amateur de polémiques armé de sa persona cherche à impliquer des gens qui n’ont rien demandé ; il cherche à inclure les autres dans sa performance. Bien sûr, il a besoin d’eux pour nourrir son jeu. Sans réponse, le troll revient aussi bredouille qu’un pêcheur sans poisson. Si, comme le disait un troll revendiqué, « trolling is a[n] art », alors c’est un art qui se nourrit des réactions d’autrui, qui vit parce qu’autrui est davantage qu’un public simplement passif.

Puisque l’esthétique aide à penser le phénomène du Troll de façon positive – ce qui change des réactions usuelles des internautes lorsque le sujet est abordé –, il faut en suivre les conséquences jusqu’à leur terme. Pour être crédible dans son rôle, quel que soit celui-ci, le troll doit adopter un style qui y correspond. S’il veut se faire passer pour un médecin, par exemple, des fautes d’orthographe récurrentes et une mauvaise maîtrise des termes techniques de la profession risquent de le trahir assez rapidement. Tous les trolls n’interviennent pas sur les mêmes domaines, tous les trolls n’ont pas le même style. Ainsi, sur Facebook, plusieurs trolls se sont amusés à créer des pages au nom évocateur destinées à se moquer de certains enfants souffrant d’une maladie génétique : « La leucodystrophie, c’est trop funky » ou encore « Pour que la pitié soit cotée en bourse ». Ces phrases simples, brèves, frappantes, relèvent clairement d’un autre style qu’un message argumenté, ou même qu’un message pseudo-honnête comme celui qui propose de nourrir un serpent avec des chatons vivants. Leurs caractéristiques stylistiques diffèrent. Et pourtant, tous cherchent le même but – choquer, créer de la polémique, pour le plaisir de le faire.
Puisque le but du trolling paraît foncièrement négatif, pourquoi tenter de décrire cette pratique de façon positive en ayant recours à l’esthétique ? C’est que la frontière entre elle et des ouvrages désormais considérés comme des classiques est parfois bien ténue. De nos jours, on considère généralement la pièce de théâtre En attendant Godot de Beckett comme l’un des classiques de la littérature du XXe siècle. Et pourtant, ses premières représentation ont fait naître la polémique, voire des bagarres, et la pièce s’est d’abord fait connaître par le scandale plutôt que pas ses qualités littéraires.

De même, lorsque Socrate allait interroger les gens sur l’agora d’Athènes pour les faire douter de leurs croyances, sa pratique ne tenait-elle pas un peu du trolling ? On s’empressera probablement de répondre que Socrate ne cherchait pas à créer de la polémique pour le plaisir de polémiquer, que les discussions immortalisées par Platon visaient un but beaucoup plus « noble » et « élevé » que cela. Et pourtant. Les premiers dialogues platoniciens sont aporétiques ; ils ne s’ouvrent pas sur une conclusion positive, seulement sur la suspension de jugement, ou le rejet des définitions déjà posées.

En tant que meilleur philosophe, Socrate est aussi le meilleur sophiste. Creusant sans cesse les opinions en demandant à autrui de les justifier jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus répondre, comparé à une « torpille » dans le Ménon, cette figure fondatrice de la philosophie présente dans sa pratique des similitudes frappantes avec le trolling contemporain. Dès lors, si les internautes préfèrent rejeter les trolls (ou ceux qu’ils identifient comme tels) sans trop se pencher sur ce qu’ils font, gageons que les philosophes ont des raisons historiques de s’intéresser à eux et qu’ils sauront tôt ou tard leur faire « honneur », avec ou sans cynisme.

Le rôle de l’intellectuel et le travail de la pensée dans la société démocratique

Conférence de Mathieu Bock-Côté pour la Société de philosophie de Sherbrooke.

29 novembre 2012, au Séminaire de Sherbrooke, dans le cadre de la Journée mondiale de la philosophie

On a pu dire que les intellectuels étaient l’écho des sans-voix. D’autres ont suivi une autre piste en disant que nous vivons à l’heure de la société du spectacle et du divertissement permanent, ce que Philippe Murray appelait l’ère de l’homo festivus. L’activité politique, l’activité des entreprises aussi, n’est légitime que lorsqu’elle est festive. Un exemple récent est la poignée de main entre Stephen Harper et Justin Bieber.

Certains faits divers en disent beaucoup sur la hiérarchie d’une époque. Il serait temps d’en finir avec une vision de la politique comme un agencement d’intérêts, pour se faire une idée de la valeur propre à l’activité politique et de ce qu’elle implique. Il est frappant que l’on n’accepte pas aujourd’hui l’idée d’héritage ni celle d’obligation. À cela on ferait bien d’opposer l’essence du politique et ce qu’il a de sacré, car c’est bien à la désacralisation de la politique que procède la grande messe télévisuelle du dimanche soir, quand s’exhibe le politicien parmi les clowns et les chanteurs sur le retour. On devrait plutôt écouter De Gaule lorsqu’il disait que «l’autorité ne va pas sans prestige, ni le prestige sans éloignement».

Par ailleurs le clivage est toujours plus grand entre l’avis des experts sur les questions fondamentales qui leur sont réservées, et l’avis de tous sur les sujets les plus circonstanciels, comme lorsqu’on débat, pendant deux semaines, pour savoir si les propos d’un humoriste étaient acceptables ou non. Que les hommes et les femmes s’agitent sur les réseaux semble être l’objectif unique de tout ce spectacle. Et une controverse chasse l’autre, et ainsi de suite.

Quel est le rôle de l’intellectuel? Que l’espace public ne se laisse jamais digérer au complet par le divertissement. Les revues d’idées jouent un rôle fondamental dans cet effort. Les textes de ces revues, comme les livres, ont en général pour vocation de mieux comprendre les questions de fond. Une conférence participe du même effort. Tout cela peut se présenter comme le rappel des anciennes manières, des institutions et de la verticalité qui leur est propre. Pour s’assurer que la question du sens n’est pas évacuée, l’intellectuel tente d’élargir les marges pour faire entrer le plus de sens possible dans l’espace public.

Les médias peuvent participer aussi de cet effort, parce que parler à la radio et à la télévision consiste à tenter de tirer vers le haut l’auditeur, en le considérant comme un être mature et responsable. Le travail de l’intellectuel consiste à s’assurer que le spécialiste ne confisque pas les questions ni que le divertissement ne les dilue dans un relativisme total des points de vue.

D’où vient le dédain à l’égard de l’intellectuel et l’oubli de la démocratie? La dissolution technocratique du politique en est une cause. En bons technocrates, on ne veut plus gouverner la société, on préfère la gérer. Nous voilà donc aux prises avec la reprogrammation gestionnaire de la société aux mains d’une oligarchie des «sachants». On ne demande plus au peuple ce qu’il pense puisque la question est toujours tranchée au-delà du débat public. Il faut déplorer que, pour beaucoup, la différence entre les vraies affaires et les fausses, c’est que les vraies sont tranchées par des comptables, et que les autres n’intéressent que les «écœurés» ou les «excités».

Le déplacement du pouvoir politique vers les tribunaux entraîne aussi un effet de désolidarisation de la société. Et finalement le politique ne semble plus croire à sa capacité de diriger la société. De Gaule, Churchill, Kohl sont des exemples qu’il est possible de faire autrement. La citoyenneté est maintenant vue comme instrumentale, et s’intéresser à la question du sens et à l’histoire de la société semble maintenant appartenir à la préhistoire de la démocratie. Comme l’espace public s’amenuise en faveur de l’individu, chacun s’invente une politique et le sens ne relève plus que du soi et de l’individu.

Le conservatisme

Il n’y a jamais de solution unique aux questions, mais le conservatisme fait partie des questions que nous posons aujourd’hui, car il peut consister en une attitude critique face aux carences de la société à l’égard des appartenances. La critique des appartenances a permis à l’individu de s’affirmer, et il n’est pas question de revenir sur les acquis des dernières décennies. Mais nous avons néanmoins le sentiment d’un manque. Il y a quelque chose de fondamental dans la société qui n’y est plus. Le citoyen arrive dénué de tout attachement dans la société. Cette image de l’individu hypermoderne est à associer avec la carence qu’entraînent les privilèges modérés de la jouissance.

L’individu est important, mais il est à voir aussi comme un héritier. Rappelons l’indispensable enracinement, dont on dit tant de mal à cause des dehors rébarbatifs de la métaphore végétale. Cet enracinement fait de nous les membres d’une communauté de culture. La société est une affaire de droit, mais aussi une affaire de devoir en vue de la défense du monde que nous avons en commun. S’il faut répondre à la formule voulant que la gauche a le commun et la droite l’individu, disons que le conservatisme québécois est une vision non-utopiste de la société. Comment traduire cette pensée en québécois? Il est nécessaire d’examiner les héritages et de revenir à la figure de la nation, ce principe de la démocratie. Sans nation la démocratie est un fantasme.

Finissons en disant que le conservatisme est attaché à la défense de la société libérale. Il affirme que cette société ne tient pas d’elle-même. Si le conservatisme conserve quelque chose, c’est le fondement de la société et de la démocratie, en croyant que la société démocratique a plus à offrir que ce que la démocratie offre aujourd’hui.

[propos rapportés par Benoît Castelnérac, benoit.castelnerac@usherbrooke.ca]

Platon et Aristote devant l’iTunes Store

Comme chacun sait, ou devrait le savoir à partir de son cours de philosophie 101, Platon et Aristote n’étaient pas d’accord. Leur querelle portait sur la nature des idées. Les idées, qu’ils appelaient «des formes», sont-elles issues de notre compréhension des choses comme disait Aristote le terrestre, ou, comme disait le divin (et pythagoricien) Platon, plutôt la réelle matrice du monde dont le monde matériel qui nous entoure n’est qu’une image.

J’ai trouvé habile de convoquer ces deux figures poussiéreuses de l’histoire pour parler de disques, de fichiers MP3 et d’achats en ligne. Récemment, un avocat expliquait que le statut de la musique que l’on achète avait changé du tout au tout depuis le disque compact laser. Avant, c’est à dire du rouleau de cire au disque de silicone, ou encore de la bande VHS au DVD, le propriétaire d’un disque ou d’un film pouvait acheter, posséder et revendre son bien culturel. Disques et films étaient traités comme un livre: un objet qui se transporte et s’échange.

Maintenant, ce n’est plus le cas. Ou en tous cas, il sera bientôt interdit, sous peine d’onéreuses conséquences, d’organiser l’échange commercial de fichiers MP3 (…ou AVI ou MOV). En effet, certains sites spécialisés vous proposent de donner les fichiers que vous ne désirez plus pour en acquérir d’autres. Une sorte de cyberbouquinerie basée sur le modèle du marché aux puces: 3 disques pour le prix d’un, tout le monde est content, sauf l’industrie! Les fichiers que vous n’écoutez plus disparaissent de votre disque dur et sont remplacés par de la nouvelle musique. La même chose fonctionne avec les films.

Notre avocat radio-canadien expliquait que «les petits caractères que personne ne lit et sous lesquels tout le monde clique « j’accepte »» expliquent noir sur blanc que le matériel culturel vous est en réalité plutôt prêté que vendu. La compagnie peut en effet en tout temps reprendre sa propriété (contre dédommagement s’entend). Cela, disait-il, laisse apercevoir que de tels produits culturels sont vus dorénavant comme des copies virtuelles d’un seul modèle qui reste à jamais sous la possession exclusive de celui qui détient les droits d’exploitation de l’œuvre.

C’est une conception follement platonicienne de l’œuvre d’art. Les consommateurs ne peuvent qu’ouvrir une fenêtre sur les produits culturels qu’ils achètent, tout comme s’il n’existait en réalité aucune véritable copie de l’œuvre, mais seulement des fantômes qu’il serait possible de faire disparaître du monde réel, comme on se débarrasse d’un songe.

Et pourtant dirait Aristote, il y a bien transfert de données. Le disque a une capacité maximale de stockage, ce qui prouve bien que nous emportons avec nous une copie de l’œuvre. Acheter un disque MP3, ce n’est pas comme l’écouter à la radio. Il n’est pas nécessaire d’être connecté, et une fois qu’on a acheté le produit on peut le modifier autant qu’on veut. Voire, si la copie s’est mal faite, on peut demander au fournisseur de répéter l’opération de copiage.

Je vais rester sobre pour conclure. Il est certain que les gens de toge ne parleront pas de Platon et d’Aristote quand viendra le temps de statuer sur ce problème. Il y a longtemps que le Parménide de Platon n’est plus une référence au barreau. Mais il est quand même fantastique qu’une des questions les plus actuelles en esthétique rappelle une des articulations majeures de l’histoire de la métaphysique.

Pauvreté et insertion sociale

(Par Virginie Duceppe-Lamarre, doctorante)

Dans la veine des réactions qu’a pu susciter une publicité discutable du Parti conservateur du Québec, voici quelques réflexions sur les problèmes de l’insertion sociale des personnes les plus démunies de notre société.

Monsieur Marc-Henry Soulet est sociologue à l’Université de Fribourg. Son domaine de recherche est à la fois sociologique et philosophique: il s’interroge sur la manière de conceptualiser une intervention. Plus précisément, ses préoccupations concernent le travail social palliatif. De là, émergent de nombreuses questions socio-politiques et des dilemmes éthiques.

Parmi ces questions socio-politiques se posent les problèmes d’intégration sociale et de la pauvreté. Selon la représentation sociale prônée dans les États où l’économie donne une large part à l’investissement, les problèmes d’intégration sociale sont regroupés sous l’étiquette de l’exclusion. Lorsque l’on compare la nature de l’étiquette de l’exclusion à celle de la pauvreté, nous nous apercevons de la portée qu’implique le fait d’attribuer une telle étiquette à une situation sociale. En effet, l’étiquette de l’exclusion ne renvoie pas au même univers que celui de la pauvreté, qui est un état passif d’inégalité caractérisé par un déficit de ressources. L’exclusion est plutôt un empêchement de participation, c’est-à-dire un déficit de participation plutôt que de ressources.

Le remède imaginé à ce problème est l’insertion sociale dont la nature est caractérisée par monsieur Soulet comme un sas entre un état de déficit de participation et une intégration pleine et entière. Un lieu donc de transition qui devient permanent pour la majorité des gens qui y entrent. Malheureusement, ce moyen mis sur pied pour répondre à un problème social se révèle être lui-même problématique. En effet, il apparaît que les programmes d’intégration produisent une majorité de gens non insérés, considérant que seulement 20% des gens passant par les dispositifs d’insertion retournent sur le marché du travail. Le 80% restant est composé de gens que M. Soulet désigne, à regret, comme étant des «insérables non insérés durables».

De ce portrait ressort le caractère fictionnel de l’insertion : le but de l’insertion n’étant plus d’insérer des gens sur le marché du travail mais plutôt d’installer des statuts de citoyen qui sont fondamentalement différenciés, autrement dit, inégaux. Ces dispositifs d’insertion produisent ainsi des personnes «sans qualité», c’est-à-dire qu’elles n’ont pas de valorisation sociale, ni d’efficacité sociale, ni d’espoir.  Elles sont donc dans le besoin d’être aidées. Cette situation se traduit en débat politique: sur quel fondement devons-nous asseoir la solidarité?

Il faut déjà statuer sur la manière d’aider. Or, qu’est-ce qu’un accueil sans condition, un accompagnement sur place?

Une intervention sociale nécessite qu’il y ait transformation de la personne dans le besoin et une transformation de la situation également. Sans cela, le travail social n’est pas pédagogique. Pour ce faire, il faut qu’il y ait un passage d’une causalité externe à une causalité (partielle) interne qui permet à l’individu de reconnaître qu’il a sa part de responsabilité dans une situation donnée et qu’il peut être transformé. La crédibilité d’une telle démarche, dont le but est de convaincre l’individu qu’il est capable de faire des choses qui sont recevables par des tiers, s’acquiert en construisant simultanément un but pour cette personne et les ressources, c’est-à-dire une direction où aller. M. Soulet précise lors de son exposé que c’est le but qui nécessite une certaine ressource et qui fait qu’une compétence devient une ressource.

La question de la solidarité est fondée sur un cas sociologique concret. Elle peut également être appréhendée d’un point de vue philosophique pour aider à trouver des pistes de solution à un problème social chronique. Selon M. Soulet, c’est au nom de la dignité que nous devons aider ces personnes dans le besoin. Parler de dignité dans un cadre de coopération sociale souligne que ces relations sociales sont conflictuelles, c’est-à-dire qu’en trame de fond se dépeint plutôt une relation de puissance où les aidants dominent les aidés. Cela étant dit, un accueil sans condition est-il réellement possible?

Pour continuer la réflexion, voir Changer sa vie, ouvrage sous la direction de Marc-Henry Soulet, dont vous trouverez le compte rendu ici.