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Sous les robes de Diogène

Philosophie et mode feront-ils jamais bon ménage? La meilleure histoire que je connaisse à ce propos est celle des Cyniques.

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Hercule, détail d’une toile de Pollaiolo.

Aucune autre race de philosophes ne s’est autant identifiée aux vêtements qu’elle portait. On ne lit pas un seul résumé, même de dix lignes, sur les cyniques sans se faire rappeler leur accoutrement: un sac qu’ils portaient en bandoulière, une chevelure dépeignée (et même des dreads pour Démonax, si ma mémoire est bonne), une barbe, un manteau toute saison en grosse étoffe (le fameux tribôn), pieds nus, avec un bâton et finalement, comble de la manière, une peau de lion (rien de moins madame) sur la tête, pour rappeler les exploits d’Hercule, personnage tutélaire des Cyniques. Vous savez le bel Hercule, qui défie les dieux. L’Outcast qui bafoue la mafia olympienne. De même Diogène qui se frotte le ventre devant Alexandre, roi du Monde. L’humain dans sa condition élémentaire: l’humain qui n’est ni dieu ni maître.

Justement, question torchon, les Cyniques n’en restaient pas là mon bon monsieur. Non contents de s’afficher contre les codes vestimentaires de leur époque, ils allaient à l’agora dans leur plus simple appareil, se faisant reconnaître pour ce qu’ils étaient: manifestement des hommes, version masculine des humains, animaux parents du singe, et animés, comme lui des envies les plus nécessaires, comme manger, dormir, copuler, déféquer. Les cyniques argumentaient en faveur de la nature: au-delà des signes, il y a ce qui fait de nous une seule et même espèce. Comment le philosophe peut-il s’intéresser à l’histoire du costume après cette brillante et outrancière démonstration d’universalisme?

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Sculpture d’un Yogi. Les traits de son visage font penser à Socrate.

Cet amour de la nudité a fait réfléchir sur l’origine du cynisme. Certains ont proposé que le cynisme, comme courant intellectuel ou moral, remonterait jusqu’aux gymnosophistes indiens. Le parallèle avec les gymnosophistes est séduisant: des ascètes barbus, allant parfois nus, qui consacrent leur vie à l’abstinence… et à la prière. Jusqu’à la prière, oui, mais la prière ça ne colle pas avec les cyniques. Il serait complètement anachronique et absurde de dire que les Cyniques priaient. Les cyniques sont des iconoclastes. Ça se voit. Ils méprisent les autels et vont jusqu’à dire que, dans la cité idéale, il ne devrait pas y avoir de culte ni de temple. Cela n’exclut pas de croire en dieu, mais c’est contraire à la religion comme organisation sociale.

Il faut reconnaître que le Cynique se trouve dans une fâcheuse position. Une bonne partie de son identité vient de ce qu’il porte ou ne porte pas comme vêtements. Il refuse par là l’ensemble des autres codes en circulation dans la société. Mais il va même jusqu’à dicter aux autres une conduite. Il dit: « vouer un culte à une statue est privé de sens », « vouloir être beau est arbitraire et servile ».

Le Cynique, s’il ne veut pas se faire coincer dans le jeu qu’il dénonce, doit répondre: « l’habit ne fait jamais le moine, tout cela n’est que convention; la mienne aussi et c’est pour cela qu’elle fonctionne: elle brusque les conventions des autres, mais je pourrais toujours me départir de tous mes habits et montrer ce qu’est l’homme« . Et là, il soulève son tribôn. Scandale! Le problème avec cette attitude est qu’elle semble mépriser une facette essentielle de l’humain: la capacité et le besoin de s’identifier à des signes et des attitudes conformistes. Mais que veut dire le cynique? Est-ce abattre tous les codes (le cynique anarchiste) ou reconnaître que les codes ne sont que des codes (le cynique critique)?

Si vous choisissez le premier cynique, vous faites la guerre aux libertés. Si vous choisissez le second, vous faites la guerre aux dogmes. Le premier est violent et utopique: se départir des codes demande de les détruire; l’humain sans code est une créature inimaginable. Le deuxième est réaliste et rationaliste. La vie d’un code ou d’une convention est faite d’une bonne part d’adaptation, de négociation et d’imagination.

Diogène, à demi-nu, cherche l'homme en plein jour.

Diogène, à demi-nu, cherche l’homme en plein jour.

C’est la nature même du code: il est le signe révélateur d’une identité. Il y a l’identité et ce qui la manifeste. Ce sont deux choses. L’identité s’exprime à travers un signe, à tel point que le signe devient vital. Jusqu’ici, tout va bien. Mais le cynique refuse que la relation se renverse: que l’identité ne soit que dans le signe. En d’autres mots, il veut enfoncer un coin entre l’apparence et la nature.