Tag Archive for Éthique

Pauvreté et insertion sociale

(Par Virginie Duceppe-Lamarre, doctorante)

Dans la veine des réactions qu’a pu susciter une publicité discutable du Parti conservateur du Québec, voici quelques réflexions sur les problèmes de l’insertion sociale des personnes les plus démunies de notre société.

Monsieur Marc-Henry Soulet est sociologue à l’Université de Fribourg. Son domaine de recherche est à la fois sociologique et philosophique: il s’interroge sur la manière de conceptualiser une intervention. Plus précisément, ses préoccupations concernent le travail social palliatif. De là, émergent de nombreuses questions socio-politiques et des dilemmes éthiques.

Parmi ces questions socio-politiques se posent les problèmes d’intégration sociale et de la pauvreté. Selon la représentation sociale prônée dans les États où l’économie donne une large part à l’investissement, les problèmes d’intégration sociale sont regroupés sous l’étiquette de l’exclusion. Lorsque l’on compare la nature de l’étiquette de l’exclusion à celle de la pauvreté, nous nous apercevons de la portée qu’implique le fait d’attribuer une telle étiquette à une situation sociale. En effet, l’étiquette de l’exclusion ne renvoie pas au même univers que celui de la pauvreté, qui est un état passif d’inégalité caractérisé par un déficit de ressources. L’exclusion est plutôt un empêchement de participation, c’est-à-dire un déficit de participation plutôt que de ressources.

Le remède imaginé à ce problème est l’insertion sociale dont la nature est caractérisée par monsieur Soulet comme un sas entre un état de déficit de participation et une intégration pleine et entière. Un lieu donc de transition qui devient permanent pour la majorité des gens qui y entrent. Malheureusement, ce moyen mis sur pied pour répondre à un problème social se révèle être lui-même problématique. En effet, il apparaît que les programmes d’intégration produisent une majorité de gens non insérés, considérant que seulement 20% des gens passant par les dispositifs d’insertion retournent sur le marché du travail. Le 80% restant est composé de gens que M. Soulet désigne, à regret, comme étant des «insérables non insérés durables».

De ce portrait ressort le caractère fictionnel de l’insertion : le but de l’insertion n’étant plus d’insérer des gens sur le marché du travail mais plutôt d’installer des statuts de citoyen qui sont fondamentalement différenciés, autrement dit, inégaux. Ces dispositifs d’insertion produisent ainsi des personnes «sans qualité», c’est-à-dire qu’elles n’ont pas de valorisation sociale, ni d’efficacité sociale, ni d’espoir.  Elles sont donc dans le besoin d’être aidées. Cette situation se traduit en débat politique: sur quel fondement devons-nous asseoir la solidarité?

Il faut déjà statuer sur la manière d’aider. Or, qu’est-ce qu’un accueil sans condition, un accompagnement sur place?

Une intervention sociale nécessite qu’il y ait transformation de la personne dans le besoin et une transformation de la situation également. Sans cela, le travail social n’est pas pédagogique. Pour ce faire, il faut qu’il y ait un passage d’une causalité externe à une causalité (partielle) interne qui permet à l’individu de reconnaître qu’il a sa part de responsabilité dans une situation donnée et qu’il peut être transformé. La crédibilité d’une telle démarche, dont le but est de convaincre l’individu qu’il est capable de faire des choses qui sont recevables par des tiers, s’acquiert en construisant simultanément un but pour cette personne et les ressources, c’est-à-dire une direction où aller. M. Soulet précise lors de son exposé que c’est le but qui nécessite une certaine ressource et qui fait qu’une compétence devient une ressource.

La question de la solidarité est fondée sur un cas sociologique concret. Elle peut également être appréhendée d’un point de vue philosophique pour aider à trouver des pistes de solution à un problème social chronique. Selon M. Soulet, c’est au nom de la dignité que nous devons aider ces personnes dans le besoin. Parler de dignité dans un cadre de coopération sociale souligne que ces relations sociales sont conflictuelles, c’est-à-dire qu’en trame de fond se dépeint plutôt une relation de puissance où les aidants dominent les aidés. Cela étant dit, un accueil sans condition est-il réellement possible?

Pour continuer la réflexion, voir Changer sa vie, ouvrage sous la direction de Marc-Henry Soulet, dont vous trouverez le compte rendu ici.

De l’application en philosophie. Jusqu’où le philosophe peut-il aller dans les débats d’éthique publique?

Par Benoît Castelnérac, professeur

Ce texte reprend les grandes lignes d’une conférence d’Alain Renaut (Université Paris IV), invité dans le cadre du doctorat en philosophie pratique de l’Université de Sherbrooke.

Le Professeur Renaut est parti du constat suivant pour construire son propos :

La philosophie pratique contemporaine est aujourd’hui convoquée, par ses propres transformations et par les demandes que lui adresse la société, à s’engager bien au-delà du terrain qui était le sien quand elle s’attachait à fonder des principes purs ou formels du bien ou du juste.

Prendre en compte les exigences du réel constitue alors pour le philosophe un défi tentant, qui ouvre sa discipline à des espaces sociaux d’intervention et à des publics de plus en plus vastes, notamment dans les débats d’éthique publique.

Ce défi est cependant aussi fort difficile à relever : quelles transformations dans la démarche philosophique elle-même appelle cette perspective d’une philosophie pratique appliquée? S’agit-il, à partir de la fondation de principes universels, de « déduire » a priori les fins concrètes que nous devons nous proposer dans tel ou tel contexte particulier?

Ou faut-il désormais, pour le philosophe, partir des contextes d’action, examiner les positions qui s’y affrontent et chercher à les éclairer en remontant de là aux choix de valeurs qui s’y expriment?

Dans l’une et l’autre démarche, il faudra en tout cas se demander où se situent les limites d’une application relevant encore de la philosophie.

Cette interrogation a mené à la présentation de trois paramètres essentiels touchant la possibilité d’une philosophie pratique.

Tout d’abord, selon Alain Renaut, malgré l’héritage du tournant linguistique et la montée sensible d’une réflexion en termes communautaristes, la question du sujet est paradigmatique et elle reste fondamentale et prioritaire pour l’application de la philosophie.

Autre élément, qui relève d’un constat historique et politique, il faut observer que les questions de philosophie pratique se font à l’intérieur d’une certaine limite qui n’est pas appelée à changer à court ou à moyen terme. En effet, en philosophie politique, le principe fondamental qu’est la démocratie garde les questions de philosophie pratique à l’intérieur de ses limites. La théorie de la démocratie établie depuis le XVIIe s. représente la clôture théorique du traitement des questions politiques; cette clôture conditionne aussi l’actualité et l’avenir de la philosophie pratique appliquée aux questions contemporaines.

Enfin, les questions de l’éthique appliquée et de la philosophie politique se rapprochent toujours plus les unes des autres. Quand, en philosophie politique, l’on se tourne vers l’application, on débouche presque toujours des questionnements d’éthique appliquée. Et l’inverse est aussi vrai, les questions d’éthique appliquée ont règle générale une dimension politique.

Tout en résumant ses propres travaux et ceux de certains étudiants qu’il dirige au doctorat, Alain Renaut a présenté quelques éléments de méthodologie à prendre en compte dans une démarche comme celle de la philosophie appliquée. L’objectif d’une médiation à propos de différends éthiques et politiques consiste à dépasser les affrontements sans pourtant accéder à un consensus qui soit «mou». Comme la clôture théorique le fait apercevoir, les adversaires ne peuvent se distinguer sur la base des grands principes évoqués (comme la démocratie, par exemple), ce qui les mène à s’engager dans des affrontements infinis ou des débats stériles. La «révolution copernicienne» consisterait ici à délaisser les clivages sur les principes, afin de partir des contextes d’action pour atteindre le niveau des choix de valeur.

Cette démarche est inspirée de Kant, et propose par ailleurs d’envisager l’histoire de la philosophie d’une autre manière que comme la menée fondatrice des principes à suivre dans les sciences et l’action. Au moyen de la distinction kantienne entre la réflexion ex principis (à partir des principes) et la réflexion ex datis (à partir de la situation et des données disponibles à son sujet), Alain Renaut préconise une démarche moins déterminante et plus réfléchissante comme positionnement pour la philosophie pratique appliquée aux questions contemporaines.

La présentation des exemples concrets de méthodologie a laissé entrevoir tous les défis d’une application de la philosophie pratique. Que ce soit dans les travaux autour de l’autonomisation des universités en France, à propos des questions d’économie et de justice sociale dans la société, ou encore dans la réflexion sur le libéralisme politique et la violence de masse dans le cas des pays en voie de transition vers la démocratie, la possibilité d’une médiation passe par le recours à des discours multiples, au sein desquels les références à d’autres faits et d’autres disciplines sont appelées à se multiplier.

Dans ce cadre, des disciplines médiatrices apparaissent comme des éléments «fournisseurs d’objectivité». Il nomme à ce titre l’histoire, l’économie politique, la connaissance de la société. Cela soulève le problème de l’expertise, dont semble cruellement manquer le philosophe devant les enjeux qui dépassent son domaine propre d’application; et pourtant, la possibilité de se renseigner et d’allier l’étude d’une discipline appliquée à celle de la philosophie laisse apercevoir l’intérêt de combiner les approches pour nourrir un véritable jugement réfléchissant.

Références

De Alain Renaut : « Qu’est-ce qu’une politique juste? Essai de philosophie politique appliquée» www.erudit.org/revue/ps/2003/v22/n3/008855ar.pdf

De Daniel Tanguay sur Alain Renaut et la philosophie appliquée www.mondecommun.com/uploads/PDF/Tanguay.pdf

Sur le tournant dans les sciences humaines et l’histoire en particulier, voir le document PDF de Johann Petitjean à l’adresse : eco.ens-lyon.fr/sociales/histoire_linguistique.pdf

Sur le libéralisme en philosophie politique, voyez, sur le blogue du Collège de philosophie : http://collegedephilosophie.blogspot.com/2008/04/quel-est-le-vrai-libralisme.html