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Faut-il parler d’idéologie?

De Josée Legault à Joseph Facal, la discussion de l’heure au milieu des affres de notre système d’éducation tourne autour de l’idéologie. Dans la semaine où une loi spéciale va être annoncée, je me demande s’il est réaliste de le faire. Nous verrons ici que non.

Le face à face est durable. La rivalité entre le gouvernement et les associations étudiantes n’est plus une opposition, c’est un antagonisme insoluble qui a été nourri par des mesures de pression et de répression sans précédents dans l’histoire de l’instruction publique au Québec. De part et d’autre, on s’accuse de beaucoup de choses, entre autres de défendre des idéologies. Dans le coin droit, le gouvernement «capitaliste et néolibéral» fustigé par les syndicats étudiants; dans le coin gauche, les étudiants, «anticapitalistes, marxistes» pour reprendre l’analyse du ministre Bachand.

L'image d'un homme qui dicte ses volontés aux égarés

Il s’agit bien d’un antagonisme entre deux visions de la société incompatibles dans leurs fondements: le gouvernement actuel s’aligne sur une politique de gestion typique du G8 des trente dernière années qui vise à réduire autant que possible la taille du budget et de l’appareil d’État en travaillant étroitement avec le milieu privé, tant dans la réalisation de partenariat au sein même des services publics qu’en sollicitant la collaboration du privé pour le financement et le fonctionnement des institutions.

Une vision internationale du syndicalisme idéologique à la CLASSE; logo non-officiel

Pour les étudiants, il s’agit « tout et trop simplement » de s’en tenir au mot d’ordre de l’instruction publique hérité des acquis sociaux des années 70: favoriser l’accès le plus large possible à l’enseignement en demandant aux étudiants de contribuer le moins possible financièrement au financement des universités, ou idéalement ne pas contribuer du tout avec la « gratuité » de l’université. À cela se greffe tout un discours de syndicalisme d’action dont on peut se demander s’il a vraiment sa place, et s’il est efficace.

La confrontation en cours exacerbe toute lecture idéologique.

La judiciarisation du conflit à travers les injonctions et la possible loi spéciale; l’usage démesuré de la force policière que cela a entraîné; l’immobilisme du gouvernement qui met constamment en doute la légitimité et la bonne foi des associations étudiantes et de leurs représentants: tous ces « traits de caractère » de l’entité politique qui nous gouverne peuvent être lus comme des manifestations d’une décision idéologique de casser un mouvement de revendication sociale.

De manière vague l’idéologie consisterait à « forcer l’application d’une politique *de droite* à une partie de la population qui n’en veut pas, quitte à bafouer le fonctionnement normal des institutions comme l’éducation et les tribunaux ».

De l’autre côté, la chose s’applique également: bloquer le fonctionnement de la bourse, il faut être « go-gauche » pour y penser. Aussi, perturber l’ordre social, poser des gestes criminels (car il y en a eu, et fort heureusement en une très faible minorité), parler de changement de société voire de « printemps québécois » revient aussi à tenter de « forcer l’application d’une politique *de gauche* à une partie de la population qui n’en veut pas, quitte à bafouer le fonctionnement normal des institutions comme l’éducation et les tribunaux ».

Parler d’idéologie demande donc de voir que la même lecture peut s’appliquer indifféremment au caractère des deux animaux politiques qui se déchirent en ce moment dans l’arène. Comme des enfants de 6 ans se disent à l’école: « celui qui dit celui qui l’est ».

Cela permet-il de parler d’idéologie pour autant? Mieux: si l’on parle d’idéologie, qu’y a-t-il de vraiment idéologique dans la lutte en cours?

De manière précise et plus forte cette fois-ci, l’idéologie suppose de déclarer comme faux et invalide toute action ou tout discours opposé à celui de l’idéologie elle-même, et en politique de prendre les dispositions unilatérales pour faire triompher la cause jugée vraie et seule à devoir être poursuivie. Je veux bien concéder que l’on s’approche de cela, mais restons précis: les querelles sémantiques sur « boycott ou grève », sur « frais ou droit de scolarité », laissent bien penser que les partis en présence tentent de miner la validité du discours de l’autre; et cela montre en soit que le débat sur les termes est loin d’être une bagatelle; mais personne ne remet en cause l’existence même des phénomènes que ces différents mots tentent de décrire. On discute plutôt sur la meilleure manière d’aménager le système et alors sur les mots que l’on doit utiliser.

Passer au niveau plus grave du discours idéologique consisterait, d’une part à nier l’existence même des associations étudiantes, par exemple en les rendant illégales en dépit du droit et de la démocratie; d’autre part à refuser tout discours avec le gouvernement sous prétexte qu’il n’est pas légitime dans son droit de négocier, par exemple en refusant de s’asseoir à la table de négociation ou en déclarant caduque toute entente sans passer par un vote.

Ainsi, si l’on peut reconnaître que le discours est idéologique, nous ne sommes pas encore dans une situation où l’idéologie a complétement déformé le terrain de la politique. Et certains débats resteront au niveau du langage. Mais l’analyse montre très bien comment un glissement pourrait s’effectuer, puisque l’idéologie est avant tout une question de degré entre sa définition vague et sa définition forte: la judiciarisation du conflit est une première étape avant de déclarer illégales les décisions consensuelles des associations; associer la lutte en cours à des causes idéologiques qui dépassent le problème du financement des universités par les étudiants mène peu à peu à nier au gouvernement la légitimité d’exercer le pouvoir et enflamme les esprits.

On voit ici que la dérive idéologique menace de part et d’autre, mais pas de la même manière. Dans la pratique, le gouvernement utilise avant tout des procédures et se garde de tout commentaire d’ordre idéologique sur ses propres positions. De leur côté, les étudiants (se) sont limités à l’utilisation du discours idéologique pour justifier des procédures extraordinaires. Or, la situation réelle est plutôt celle-ci: les associations étudiantes en grève revendiquent une cause précise pour un ensemble de raisons variées, difficilement exprimables par un discours unique, et le gouvernement tente coûte que coûte, par un ensemble de mesures (très) discutables, de forcer une décision budgétaire pour des raisons qu’il a données de manière non équivoque. Je remarque en passant que la Loi spéciale est un désaveu clair contre le recours aux injonctions qui n’ont pas fonctionné.

Continuer à parler d’idéologie est à mon avis hors du débat réel. La réalité est que le travail des institutions est répétitivement bafoué par le gouvernement pour des raisons non idéologiques, mais plutôt électorales de se ménager la part belle en jouant la ligne dure, tout en accusant l’autre camp de vouloir jouer les révolutionnaires. Les étudiants, s’ils continuent d’alimenter ce sentiment au moyen d’un discours vieilli et réducteur, celui précisément des idéologies dénoncées par le gouvernement, ne peuvent pas souligner suffisamment que le véritable problème est bien simple: une partie de la population est victime d’un traitement inéquitable à l’égard de ce qui se faisait dans le passé, et, même aménagée, la hausse du financement des universités par les étudiants ne représente en rien une solution durable aux problèmes vécus par les disciplines et les tranches de la population les plus durement touchées par les politiques d’austérité. En ratant l’occasion de le faire à satiété, ils laissent filer la seule possibilité qui leur est offerte d’expliquer en termes rassembleurs ce qui choque le plus avec cette hausse des frais.

Pour finir, je ne crois pas que le gouvernement en place soit idéologue. La politique de nos jours, c’est avant tout de la stratégie, et il y a des risques que la stratégie du gouvernement finisse par nuire gravement aux citoyens et à leurs institutions d’éducation et de justice. C’est un coup de dés pour redorer son blason en montrant qu’il peut défendre une politique sensée et musclée, sur le dos des universités et des gens qui y travaillent au service de l’État. L’accuser d’idéologie est précisément ce qu’il veut: cela lui donne une image forte, ce qui rassure la partie la plus nombreuse de la population qui craint pour ses vieux jours.

Les étudiants et leurs partisans aussi ne sont pas idéologues. Pas la grande majorité d’entre eux en tous cas. Mais à chaque fois qu’ils critiquent le gouvernement pour son idéologie, ils s’éloignent de la cible. Pour mettre dans le mille, il faut montrer que le gouvernement, par son intransigeance et sa conception oligarchique du pouvoir, est en train de saccager le milieu universitaire qu’il dit vouloir encourager en radicalisant par les injonctions et une loi spéciale un mouvement légitime désirant, à raison selon moi, plus d’équité dans le financement des études de manière conjointe par les étudiants et l’État.