Épistémologie pratique

Des travailleurs humanitaires « numériques »? Première partie; entre risques et bénéfices.

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Algorithmes, données massives (big data), production participative (crowdsourcing) ou encore intelligence artificielle; voilà des mots que vous avez peut-être entendus, avec une certaine curiosité, au détour d’une conversation sur le travail humanitaire. En effet, le monde numérique est déjà présent au quotidien dans les interventions des Nations Unies, de la Croix-Rouge ou encore d’organisations non gouvernementales (ONG) comme Oxfam ou Médecins Sans Frontières. Mais les outils numériques ne se limitent pas à de nouveaux moyens pour les acteurs traditionnels de l’aide, ils permettent aussi l’émergence de nouveaux acteurs dont il sera question ici : les travailleurs humanitaires numériques (THN)i.

Avant d’aller plus loin, une clarification s’impose. Qu’est-ce que le travail humanitaire? Mon positionnement à ce sujet suivra celui de Rony Brauman, président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994 : « [l]‘action humanitaire est celle qui vise, pacifiquement et sans discrimination, à préserver la vie dans le respect de la dignité et à restaurer l’homme dans ses capacités de choix. »ii

Agir concrètement face à une situation où la dignité humaine n’est pas respectée, voilà la finalité de l’aide humanitaire. Afin d’être efficace, cette action demande une bonne compréhension de la situation. Ainsi, de manière classique, la collecte de données en urgence est le fait d’individus se rendant sur les lieux afin d’y mener une évaluation. Parallèlement à cette approche émerge une nouvelle pratique, celle des THN, dans laquelle la collecte et le traitement de l’information se font grâce aux technologienumériques, et ce,sans avoir nécessairement à être physiquement sur place et sans obligatoirement avoir de formation dans le domaine. Parle-t-on alors de deux approches en compétition? Non, car l’intention des THN n’est pas de remplacer l’action d’aide classique, mais de l’appuyer notamment en 1-informant en temps réel les humanitaires présents sur le terrain; 2-véhiculant les demandes des victimes vers les organisations compétentes à y répondre et 3-divisant le fardeau de l‘analyse des données obtenues grâce aux technologies de l’information.iii (Burns 2014)Patrick Meier, auteur du livre Digital Humanitarians. How Big Data is Changing the Face of Humanitarian Response (2015) exprimera ainsi la philosophie des THN: «Anyone can be a digital humanitarian, absolutely no experience necessary; all you need is a big heart and access to the Internet».iv Imaginez le potentiel : grâce à internet, il est maintenant possible de mettre en action la force de milliers d’individus désireux de participer eux aussi à défendre la dignité humaine. Ainsi, il est maintenant possible d’organiser une action collective visant à identifier sur des images satellites avant et après un tremblement de terre les dommages aux infrastructures à l’échelle d’un pays comme dans le cas de Tomnod au Népal ou encore à récolter de l’information utile à la sécurité civile comme dans le cas de l’action de la StandBy Task Force travaillant avec la Federal Emergency Management Agency (FEMA) aux États-Unis lors du passage de l’ouragan Maria à Porto Rico.

Néanmoins, si avoir un coeur immense peut être une condition nécessaire à l’aide, il est bien possible que ce ne soit pas une condition suffisante : vouloir sincèrement bien faire ne veut pas nécessairement dire bien faire. Il y a donc d’une part certaines raisons de douter des promesses des THN, mais d’autre part leur travail est déjà utilisé dans la réponse de certaines organisations traditionnelles, ce qui porte à croire que ceux-ci ont quelque chose de pertinent à proposer. C’est pourquoi la question centrale ne doit pas apparaître comme un choix à faire entre le camp des techno-optimistes et celui des techno-pessimistes : il existe bien des risques et des bénéfices à l’action des THN. De cela découle toutefois une question bien plus complexe, mais plus utile à la réflexion sur l’aide : entre les risques et les opportunités, existe-t-il un moyen, autre que la méthode d’essai-erreur, moralement indéfendable quand il est question de travail humanitaire, d’éclairer « quand » et « comment » les THN sont réellement des acteurpertinents de l’aide? Je ne crois pas que ce moyen existe pour le moment, mais plusieurs outils pourraient aider à le construire et, chose certaine, le questionnement systématique qu’offre la philosophie pratique peut y contribuer. Voici une bien longue introduction pour dire ceci : les THN peuvent être des acteurs pertinents de l’action humanitaire à certains moments, mais une réflexion systématique reste à faire afin d’aider à identifier ces contextes et à qualifier ce qui est « pertinent ». C’est à cette fin que seront consacrés deux billets à venir. Sans prétendre à l’exhaustivité, mon propos cherchera à souligner certaines questions importantes que soulève l’action des THN, et ce, plus spécifiquement quant à l’éthique et à l’épistémologie. C’est ainsi que le prochain billet sera relatif à l’éthique et se penchera principalement sur l’impact potentiel de l’approche sur les populations vulnérables et sur les acteurs humanitaires traditionnels. Finalement, un troisième texte portera sur la question de la fiabilité des données produites par des acteurs agissant à distance et présentera les conclusions à tirer de ces trois textes réunis.

N’hésitez pas à m’écrire pour toutes questions ou tous commentaires à Jean-Francois.Dube@usherbrooke.ca

Notes

i En anglais : Digital Humanitarians

ii Brauman, R. (2000). L’action humanitaire. Flammarion Paris.

iii Burns, R. (2014). Rethinking big data in digital humanitarianism: practices, epistemologies, and social relations. GeoJournal, 80(4), 477-490.

iv Meier, P. (2015). Digital humanitarians: how big data is changing the face of humanitarian response. Boca Raton, FL: CRC Press, Taylor & Francis Group.

Détenteur d’un baccalauréat en plein air et tourisme d’aventure de l’Université du Québec à Chicoutimi, Jean-François agit comme guide d’aventure spécialisé en intervention jeunesse par la nature et l’aventure depuis 2008. En 2011, il se rend en France afin de se former à la logistique humanitaire, domaine dans lequel il oeuvrera ensuite pour Médecins Sans Frontières au Soudan du Sud, en République Démocratique du Congo et au Népal. Maintenant étudiant-chercheur à la Chaire, et ce, depuis août 2015, ses intérêts de recherche portent sur le travail humanitaire, l’épistémologie sociale et la prise de décision en contexte d’urgence.

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